Quand ton propre enfant t’oublie : Le cri d’une mère et belle-mère française

— Tu ne comprends jamais rien, maman !

La voix de Julien claque dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il ne me regarde même pas. Camille, sa femme, détourne les yeux, l’air gêné. Je sens mon cœur se fissurer, encore une fois.

Je m’appelle Françoise. J’ai soixante ans, j’habite à Tours, dans un appartement trop grand depuis que Julien est parti. Mon fils unique. Mon trésor. Depuis qu’il a épousé Camille, il y a trois ans, je ne reconnais plus notre relation. Avant, il m’appelait tous les dimanches. On riait, on parlait de tout et de rien. Maintenant, je dois presque supplier pour avoir de ses nouvelles.

Ce matin-là, j’avais préparé un gâteau au chocolat, celui qu’il adorait petit. J’espérais naïvement que ce goût d’enfance raviverait quelque chose entre nous. Mais à peine entrés, Julien et Camille se sont assis en silence. J’ai tenté de lancer la conversation :

— Vous avez vu la météo ? Il paraît qu’il va neiger ce week-end…

Camille a haussé les épaules. Julien a sorti son téléphone. J’ai senti la gêne s’installer comme un brouillard épais.

— Tu sais, maman, on n’a pas beaucoup de temps. On doit passer chez les parents de Camille après.

Toujours cette phrase. Toujours cette impression d’être la dernière roue du carrosse.

Je me suis accrochée à mon sourire, mais à l’intérieur, je hurlais. Pourquoi ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ?

Le pire, c’est que tout le monde autour de moi semble vivre la même chose. Au marché, à la boulangerie, les autres mamans de mon âge me racontent leurs petits-enfants qu’elles voient à peine, les belles-filles qui « organisent » tout. Mais chez moi, c’est plus violent. Camille ne m’a jamais vraiment acceptée. Elle est polie, mais distante. Elle décide de tout : où ils passent Noël, qui garde leur fille Lucie (ma petite-fille !), même ce que Julien mange.

Un jour, j’ai proposé de garder Lucie pour qu’ils puissent sortir en amoureux. Camille a refusé :

— Merci Françoise, mais ma mère préfère la garder… Elle la connaît mieux.

J’ai senti une boule dans ma gorge. J’ai souri, encore une fois. Mais le soir, seule dans ma chambre, j’ai pleuré comme une enfant.

Julien ne voit rien ou fait semblant de ne pas voir. Quand j’essaie d’en parler, il s’énerve :

— Tu exagères ! Camille t’aime bien, tu te fais des idées.

Mais alors pourquoi ai-je l’impression d’être transparente ? Pourquoi ai-je l’impression que mon propre fils m’oublie ?

La solitude est devenue ma compagne. Je regarde les photos de Julien petit, ses dessins accrochés sur le frigo jauni. Je repense à toutes ces nuits où je veillais sur lui quand il avait de la fièvre, à ses premiers pas dans le jardin… Et aujourd’hui ? Il ne me confie plus rien. Il ne me demande plus conseil. Il ne me regarde même plus vraiment.

Un soir d’hiver, j’ai craqué. Je lui ai écrit une lettre :

« Mon chéri,
Je t’aime plus que tout au monde. Mais j’ai l’impression que tu t’éloignes de moi chaque jour un peu plus. Je ne veux pas te perdre. Je veux juste faire partie de ta vie, de celle de Lucie… »

Il n’a jamais répondu.

Les fêtes approchent. J’ai décoré l’appartement comme avant, espérant qu’ils viendront dîner. Mais Camille a déjà prévu Noël chez ses parents en Bretagne. Encore une fois, je serai seule avec mon chat et mes souvenirs.

Un dimanche matin, alors que je faisais le marché, j’ai croisé Hélène, une amie d’enfance.

— Tu sais Françoise, tu devrais leur parler franchement…

Mais comment dire à son fils qu’on souffre ? Comment dire à sa belle-fille qu’on aimerait juste être aimée ?

J’ai essayé une dernière fois lors d’un déjeuner chez eux. Lucie jouait dans le salon ; je me suis approchée doucement.

— Camille… Est-ce que j’ai fait quelque chose qui t’a blessée ?

Elle m’a regardée surprise :

— Non Françoise… C’est juste que… On a besoin de notre espace avec Julien et Lucie.

J’ai compris alors que je n’aurais jamais la place que j’espérais dans leur vie.

Le soir même, Julien m’a raccompagnée à la gare.

— Maman…
Il hésitait.
— Je t’aime tu sais… Mais il faut que tu comprennes que ma vie a changé.

J’ai souri tristement.
— Je comprends mon grand… Mais n’oublie pas que je t’aime aussi.

Le train est parti dans la nuit noire. J’ai regardé défiler les lumières de la ville en me demandant où j’avais échoué.

Aujourd’hui encore, je me bats contre ce vide immense. Je me demande si d’autres mères vivent la même chose en France… Est-ce normal d’être mise à l’écart quand son enfant construit sa vie ? Ou bien avons-nous perdu le sens du lien familial ?

Et vous… Que feriez-vous à ma place ? Est-ce à nous, les mères et belles-mères françaises, de disparaître doucement ou de se battre pour rester présentes dans le cœur de nos enfants ?