Quand mon fils Hugo a ouvert la porte à la police : Mon combat pour sortir de l’enfer familial
« Maman, pourquoi tu pleures encore ? » La voix fluette de Hugo résonne dans le couloir, alors que je tente de cacher mon visage tuméfié derrière mes mains tremblantes. Il est trois heures du matin, la lumière blafarde de la cuisine éclaire à peine les traces du dernier orage. Je sens encore l’odeur âcre du whisky renversé sur le carrelage, les éclats de verre sous mes pieds nus. Dans la pièce d’à côté, Marc hurle contre la télévision, contre moi, contre le monde entier.
Je me souviens du premier soir où il a levé la main sur moi. C’était un dimanche pluvieux à Nantes, nous venions d’emménager dans ce petit appartement du quartier Doulon. J’étais enceinte de Hugo. Il s’est excusé, m’a promis que ça n’arriverait plus. Mais les promesses se sont envolées comme la fumée de ses cigarettes, et chaque jour est devenu une épreuve.
Les voisins entendent-ils nos cris ? Je l’ignore. En France, on dit souvent « chacun chez soi ». Mais moi, je me suis retrouvée prisonnière chez moi. Les jours se ressemblent : Marc rentre tard, l’odeur de l’alcool précède ses pas lourds dans l’escalier. Hugo se cache sous la table dès qu’il entend la clé tourner dans la serrure. Je serre mon fils contre moi, je lui murmure que tout ira bien, mais je n’y crois plus vraiment.
Un soir de janvier, tout bascule. Marc rentre plus tôt que d’habitude. Il est furieux parce que j’ai oublié d’acheter ses cigarettes. Il me pousse violemment contre le mur, Hugo se met à pleurer. Je tente de le protéger, mais Marc crie plus fort :
— Tu ne sers à rien ! Même pas foutue de t’occuper de ton gosse !
Je sens la colère monter en moi, mais la peur est plus forte. Je me tais. Cette nuit-là, je dors sur le canapé, Hugo blotti contre moi. Je pense à ma mère, à qui je n’ai jamais osé tout raconter. Elle croit que tout va bien, que j’ai réussi ma vie ici à Nantes.
Le lendemain matin, je décide d’appeler une amie, Claire. Elle comprend tout de suite à ma voix brisée.
— Julie, tu dois partir. Tu ne peux pas rester là avec Hugo.
Mais partir… Où ? Comment ? J’ai honte. J’ai peur que Marc découvre mes intentions.
Les semaines passent. Je fais semblant devant les autres mamans à la sortie de l’école maternelle. Je souris quand on me demande si tout va bien à la maison. Mais chaque soir, je redoute le retour de Marc.
Un samedi soir, alors que Marc s’est absenté pour aller boire avec ses amis, je trouve le courage d’appeler le 3919. La voix douce au bout du fil me rassure :
— Vous n’êtes pas seule, madame. Nous pouvons vous aider.
Mais avant que je ne puisse organiser quoi que ce soit, Marc rentre plus tôt que prévu. Il découvre mon téléphone allumé sur la table et comprend tout de suite.
— Tu veux me dénoncer ? Tu veux me foutre dehors ?
Il attrape mon bras, me secoue violemment. Hugo crie :
— Laisse ma maman tranquille !
Marc s’arrête net et me lance un regard noir :
— C’est ta faute si il est comme ça !
Cette nuit-là, je ne dors pas. Je sens que quelque chose doit changer.
Le lendemain matin, alors que Marc dort encore, j’entends frapper à la porte. Trois coups secs. Je retiens mon souffle. Hugo court vers la porte avant que je n’aie le temps de réagir et tourne la poignée.
— Bonjour mon petit bonhomme… C’est ta maman qui a appelé ?
Deux policiers en uniforme se penchent vers Hugo qui les regarde avec ses grands yeux bleus.
Je m’effondre en larmes dans le couloir. Les policiers comprennent tout de suite. Ils me prennent à part pendant qu’un collègue reste avec Hugo dans la cuisine.
— Madame, vous êtes en sécurité maintenant. Nous allons vous aider.
Marc se réveille en entendant les voix et tente de protester, mais les policiers l’emmènent sans ménagement.
Je serre Hugo dans mes bras si fort qu’il gémit presque.
— Maman… On va où maintenant ?
Je n’ai pas de réponse immédiate. Nous passons quelques nuits dans un foyer d’accueil pour femmes victimes de violences à Nantes. L’équipe est bienveillante ; pour la première fois depuis des années, je dors sans sursauter au moindre bruit.
Ma mère vient nous voir au foyer. Elle pleure en découvrant la vérité.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Je baisse les yeux :
— J’avais honte… Je croyais que c’était ma faute.
Elle me serre fort contre elle :
— Ce n’est jamais ta faute, Julie.
Petit à petit, je reconstruis ma vie avec Hugo. Il fait encore des cauchemars parfois ; il sursaute quand quelqu’un frappe trop fort à la porte. Mais il recommence à sourire à l’école maternelle. Moi aussi j’apprends à sourire à nouveau.
Aujourd’hui, deux ans ont passé depuis cette nuit où Hugo a ouvert la porte à la police. Je travaille dans une association qui aide les femmes victimes de violences conjugales à Nantes. J’essaie d’être cette voix rassurante au bout du fil pour celles qui n’osent pas encore parler.
Parfois je repense à cette nuit et je me demande : combien d’enfants comme Hugo vivent encore dans la peur derrière des portes closes ? Combien de femmes attendent un signe pour oser partir ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?