Pardonne-moi, Mamie, de t’avoir oubliée : le jour où tout a basculé devant l’épicerie du quartier

— Tu sais que ta grand-mère n’a rien mangé depuis trois jours ?

La voix de Madame Lefèvre, ma voisine, a claqué comme un coup de tonnerre alors que je sortais précipitamment de la supérette, les bras chargés de courses pour mes enfants. J’ai failli laisser tomber le sac de pommes de terre. Trois jours ? Mais comment…

Je me suis figée sur le trottoir, le cœur battant à tout rompre. Les passants me frôlaient, indifférents à la tempête qui grondait en moi. J’ai bredouillé un « merci » à Madame Lefèvre, sans même croiser son regard. Je n’avais pas vu Mamie Jeanne depuis une semaine. Une semaine !

Dans la voiture, le silence était assourdissant. Les souvenirs affluaient : les goûters chez elle, les tartes aux pommes, son rire qui résonnait dans la petite cuisine de son appartement HLM à Montreuil. Comment avais-je pu l’oublier ?

En montant les escaliers de son immeuble, j’ai senti mes jambes trembler. Je me suis arrêtée devant sa porte, hésitante. J’ai frappé doucement.

— Mamie ? C’est moi, Camille.

Un silence. Puis un bruit de pas traînants. La porte s’est entrouverte sur son visage fatigué, ses yeux cernés, sa robe de chambre élimée.

— Ah… Camille. Tu es venue ?

Sa voix était faible, presque étrangère. J’ai senti la honte me brûler les joues.

— Je… Je t’ai apporté des courses. Tu n’as rien mangé ?

Elle a haussé les épaules, détournant le regard.

— Je n’avais pas faim. Et puis tu sais, je ne veux pas déranger…

J’ai posé les sacs sur la table, luttant contre les larmes. Comment en étions-nous arrivées là ?

En rangeant les provisions, j’ai remarqué la boîte aux lettres débordant de factures, la poussière sur les meubles, la pile de vaisselle sale dans l’évier. Tout criait solitude et abandon.

— Tu aurais pu m’appeler, Mamie.

Elle a esquissé un sourire triste.

— Tu es occupée avec tes enfants, ton travail… Je ne veux pas être un poids.

Un poids. Ce mot m’a transpercée. Depuis la mort de mon père, il y a dix ans, notre famille s’était éparpillée comme un puzzle dont on aurait perdu les pièces. Ma mère avait refait sa vie à Lyon, mon frère vivait à Lille et moi… Moi, je courais partout, entre mon boulot d’infirmière et mes deux petits garçons turbulents.

Mais Mamie Jeanne était restée là, fidèle au poste, dans son petit appartement où chaque meuble racontait une histoire. Et moi, je l’avais laissée s’effacer.

— Je suis désolée, Mamie. Vraiment désolée.

Elle a posé sa main sur la mienne.

— Ce n’est pas grave, ma chérie. On fait tous comme on peut.

Mais ce n’était pas vrai. J’aurais pu faire mieux. J’aurais dû faire mieux.

Ce soir-là, j’ai décidé de rester dormir chez elle. J’ai préparé une soupe, lavé la vaisselle, trié le courrier. Nous avons parlé longtemps — ou plutôt, elle a parlé et j’ai écouté : ses souvenirs d’enfance à la campagne près de Limoges, la guerre, son mariage avec Papy René, les Noëls d’autrefois où toute la famille se retrouvait autour du vieux buffet en bois.

Je me suis rendu compte que je ne connaissais plus vraiment ma grand-mère. Que je ne savais même pas ce qu’elle ressentait depuis que mon père — son fils unique — était parti si brutalement.

Le lendemain matin, j’ai appelé mon frère :

— Paul ? Il faut qu’on parle de Mamie.

Il a soupiré au téléphone.

— Je sais… Mais tu sais comment c’est avec le boulot…

— On doit s’organiser ! Elle ne peut pas rester seule comme ça.

Nous avons convenu d’un planning : chaque semaine, l’un de nous passerait la voir ou l’appellerait. J’ai aussi contacté une assistante sociale pour mettre en place une aide à domicile.

Mais le plus dur restait à faire : affronter ma propre culpabilité et celle qui rongeait notre famille depuis des années.

Un dimanche après-midi, j’ai proposé à ma mère de venir à Montreuil pour un déjeuner chez Mamie Jeanne. Elle a hésité longtemps avant d’accepter. Le jour venu, l’ambiance était tendue autour de la table. Les non-dits flottaient dans l’air comme une brume épaisse.

— Tu sais, maman… commence ma mère en triturant sa serviette — je n’ai jamais su comment te parler après la mort de papa.

Mamie Jeanne a baissé les yeux.

— Moi non plus… J’avais trop mal.

J’ai senti les larmes monter chez toutes les trois. Pour la première fois depuis des années, nous avons parlé — vraiment parlé — de notre douleur, de nos regrets, des mots qu’on n’a jamais dits et des gestes qu’on n’a jamais faits.

Ce jour-là, quelque chose s’est réparé entre nous. Pas tout — il y avait encore tant à reconstruire — mais une brèche s’était ouverte dans le mur du silence.

Depuis ce fameux matin devant l’épicerie, ma vie a changé. Je prends le temps d’appeler Mamie chaque soir après avoir couché les enfants. Parfois je passe lui apporter des fleurs ou juste partager un café et un morceau de tarte aux pommes comme autrefois.

Mais je sais aussi que tout peut basculer en un instant. Que dans nos vies pressées, on oublie trop souvent ceux qui nous ont tout donné.

Parfois je me demande : combien d’autres Mamies Jeanne attendent qu’on se souvienne d’elles ? Et vous… avez-vous déjà oublié quelqu’un que vous aimiez ?