Papa solo, nuits blanches et miracle inattendu : comment un inconnu a bouleversé ma vie
— Papa, tu rentres encore tard ce soir ?
La voix de Camille, ma fille de huit ans, me transperce alors que je tente d’avaler un café froid dans la cuisine exiguë de notre appartement à la Croix-Rousse. Il est 18h30, la lumière du soir s’étire sur les toits de Lyon, et déjà mon ventre se noue à l’idée de quitter mes enfants pour une nouvelle nuit à l’hôpital Édouard-Herriot. Je suis aide-soignant depuis quinze ans, mais depuis le départ de Claire, leur mère, il y a trois ans, chaque nuit ressemble à un combat contre la fatigue et la culpabilité.
— Je reviens demain matin, ma puce. Tu sais que je dois travailler…
Camille baisse les yeux. Paul, son frère de onze ans, ne dit rien. Il s’est réfugié dans ses devoirs, ou du moins il fait semblant. Je m’approche, pose une main sur son épaule.
— Je vous aime fort. Soyez sages avec Mamie ce soir.
Ma mère, Simone, a 72 ans et des douleurs dans les genoux qui la font grimacer à chaque marche. Mais elle vient tous les soirs pour veiller sur eux. Sans elle… Je n’ose même pas y penser.
Dans le bus 13 qui m’emmène vers l’hôpital, je regarde mon reflet dans la vitre. Cernes creusés, barbe mal rasée. J’ai 38 ans mais j’en parais dix de plus. Je pense à mon père qui me disait : « Un homme ne se plaint pas, il agit. » Mais parfois, j’aimerais juste m’effondrer.
À l’hôpital, la nuit est longue. Entre deux chambres, j’écoute les confidences des patients âgés, leurs regrets, leurs souvenirs. Parfois je me demande si mes enfants se souviendront de moi comme d’un père absent ou d’un héros fatigué.
Un matin de janvier, alors que je rentre chez moi après une garde de douze heures, je trouve une enveloppe glissée sous la porte. Pas de nom, juste « Pour Laurent et ses enfants ». À l’intérieur : un chèque de 50 000 euros et un mot manuscrit :
« Pour que vous puissiez souffler. Un jour, quelqu’un m’a tendu la main. À mon tour. »
Je relis le mot dix fois. Mes mains tremblent. Je pense d’abord à une blague ou à une erreur. Mais le chèque est bien à mon nom.
— Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Camille me regarde avec inquiétude. Paul s’approche aussi.
— Rien… Enfin si… Je crois que…
Je n’arrive pas à finir ma phrase. Les larmes montent sans prévenir. Je serre mes enfants contre moi comme si on venait de me rendre l’air que je n’arrivais plus à respirer depuis des années.
Les jours suivants sont irréels. Je contacte la banque : le chèque est valide. J’essaie de deviner qui a pu faire ça. Un collègue ? Un patient ? Ma mère pleure en silence quand je lui annonce la nouvelle.
— Tu vois, Laurent, il y a encore des gens bons sur cette terre.
Mais tout n’est pas simple. Paul me reproche bientôt d’être trop préoccupé par cet argent.
— Tu vas changer maintenant ? Tu vas partir comme maman ?
Son accusation me cloue sur place.
— Jamais ! Cet argent, c’est pour nous trois. Pour que tu puisses faire du foot sans te soucier des frais d’inscription. Pour que Camille ait enfin sa chambre à elle.
Mais au fond de moi, la peur grandit : et si cet argent nous séparait au lieu de nous rapprocher ?
Quelques semaines plus tard, une agence de voyages m’appelle : « Monsieur Martin ? Vous avez reçu un séjour offert pour vous et vos enfants à Arcachon. »
Je n’ai jamais vu la mer avec eux. On part en train, tous les trois serrés sur la banquette comme si on avait peur que le rêve s’arrête en route.
Sur la plage, Camille rit aux éclats en courant après les mouettes. Paul construit un château de sable immense et m’invite à l’aider.
— Tu sais papa… Je crois que c’est le plus beau jour de ma vie.
Je souris mais mon cœur se serre : pourquoi faut-il attendre un miracle pour offrir ça à ses enfants ?
De retour à Lyon, je décide de réduire mes nuits à l’hôpital. J’aide Paul à réviser ses maths, j’apprends à Camille à faire du vélo sans petites roues. Ma mère retrouve le sourire en voyant la maison pleine de vie.
Mais parfois, la peur revient : comment remercier un inconnu ? Comment vivre avec ce cadeau sans culpabilité ?
Le soir, en regardant mes enfants dormir, je me demande : « Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on accepter le bonheur quand il tombe du ciel sans explication ? »