Ne fuis pas devant toi-même, Élodie : Comment j’ai fui devant l’autel et retrouvé ma liberté
— Tu as mis assez de sucre dans la pâte, Élodie ? demanda ma future belle-mère, Françoise, en jetant un regard suspicieux sur le saladier.
Je me suis figée, la louche en l’air, le cœur battant trop vite. Autour de moi, la cuisine sentait le beurre fondu et la tension. Paul, mon fiancé, riait avec son père dans le salon, insouciant. Moi, je me sentais comme une figurante dans un film dont je n’avais pas choisi le scénario.
Je me suis forcée à sourire. — Oui, Françoise, j’ai suivi votre recette à la lettre.
Elle a hoché la tête, pas convaincue. — Tu sais, chez nous, on aime les crêpes bien dorées. Pas comme chez toi…
Chez moi. Mais où était-ce, chez moi ? Depuis des mois, je vivais entre deux appartements : le mien, que je n’osais plus décorer, et celui de Paul, où chaque objet semblait avoir été choisi par sa mère. Même la couleur des serviettes.
La veille du mariage. Tout était prêt : la robe ivoire suspendue dans la chambre d’amis, les dragées alignées dans des sachets transparents, les fleurs commandées chez le fleuriste du village. Et moi, au milieu de tout ça, je me sentais absente. Comme si mon corps était là mais que mon âme avait fui depuis longtemps.
— Tu as l’air fatiguée, Élodie, m’a glissé Paul en passant derrière moi pour attraper un verre d’eau.
J’ai haussé les épaules. — C’est normal, non ?
Il a souri, sans vraiment me regarder. — Demain, tout sera parfait.
Parfait… Pour qui ?
La nuit suivante, je n’ai pas fermé l’œil. J’entendais les voix de mes parents : « Tu as de la chance d’avoir trouvé quelqu’un de bien », « Ne fais pas d’histoires », « Pense à ta sécurité ». Je revoyais le regard fier de ma mère quand elle avait rencontré Paul pour la première fois. Je sentais le poids des attentes sur mes épaules : être une bonne épouse, une belle-fille irréprochable, une femme rangée.
Mais à l’intérieur, c’était la tempête. Je ne reconnaissais plus mon reflet dans le miroir. Où était passée la petite fille qui rêvait d’aventure ? Où était la jeune femme qui voulait voyager seule en train jusqu’à Marseille juste pour voir la mer au lever du soleil ?
Le matin du mariage, j’ai enfilé la robe blanche comme on enfile un costume pour un rôle qu’on n’a pas choisi. Ma mère m’a embrassée sur le front :
— Tu es magnifique, ma chérie. Ton père serait si fier.
J’ai senti les larmes monter mais je les ai retenues. Je ne voulais pas gâcher son bonheur.
À l’église, tout le monde souriait. Les invités chuchotaient : « Ils sont beaux ensemble », « Quel couple parfait ». Paul me tenait la main mais je sentais qu’il ne me voyait pas vraiment. Il voyait l’épouse idéale qu’il avait imaginée.
Le prêtre a commencé son discours. J’entendais à peine ses mots. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.
« Élodie, veux-tu prendre Paul pour époux ? »
Un silence immense. J’ai regardé Paul. J’ai vu sa mère au premier rang, les yeux brillants d’émotion. J’ai vu ma mère qui me faisait un signe discret de la tête.
Et soudain… j’ai senti une chaleur monter en moi. Un cri silencieux. Non !
Je me suis tournée vers le prêtre :
— Je suis désolée… Je ne peux pas.
Un murmure a traversé l’église comme une vague glacée. Paul a blêmi. Ma mère s’est levée d’un bond :
— Élodie ! Qu’est-ce que tu fais ?
Je tremblais de tout mon corps mais je savais que c’était la seule chose juste à faire pour moi.
— Je suis désolée… Je ne peux pas continuer comme ça. Ce n’est pas ma vie.
J’ai quitté l’église en courant sous les regards choqués et les murmures indignés. Dehors, il pleuvait à verse mais je n’ai jamais ressenti une telle liberté.
J’ai marché longtemps dans les rues vides du village. J’ai pleuré toutes les larmes que j’avais retenues depuis des mois. J’ai pensé à Paul — à sa gentillesse mais aussi à tout ce que j’avais sacrifié pour lui plaire. J’ai pensé à mes parents — à leur amour mais aussi à leurs peurs qu’ils avaient projetées sur moi.
Ce soir-là, je suis retournée dans mon petit appartement vide à Lyon. J’ai ouvert les fenêtres en grand et j’ai respiré l’air frais comme si c’était la première fois.
Les jours suivants ont été difficiles. Ma mère ne m’a pas parlé pendant des semaines. Mon père m’a envoyé un message sec : « Tu as tout gâché ». Les amis communs ont pris parti pour Paul.
Mais peu à peu, j’ai commencé à revivre. J’ai repris mes études de photographie que j’avais abandonnées pour « être raisonnable ». J’ai rencontré d’autres femmes qui avaient fui des mariages arrangés ou des vies toutes tracées par d’autres.
Un soir, autour d’un verre avec Camille et Sophie — deux amies retrouvées — j’ai osé dire tout haut :
— Pourquoi est-ce qu’on attend toujours des femmes qu’elles se sacrifient pour le bonheur des autres ? Pourquoi personne ne nous demande ce que nous voulons vraiment ?
Camille a souri tristement :
— Parce qu’on nous a appris à faire plaisir avant tout… Mais il est temps que ça change.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter. Parfois je me demande si j’aurais pu être heureuse avec Paul. Mais au fond de moi, je sais que j’ai fait le bon choix.
Est-ce qu’on a le droit de décevoir ceux qu’on aime pour ne pas se trahir soi-même ? Est-ce que vous auriez eu ce courage à ma place ?