Mon mari gagne moins, mais il a insisté pour gérer nos finances : aujourd’hui, on s’évite du regard
— Tu veux encore acheter ce pull ? Tu ne crois pas qu’on devrait économiser un peu plus ?
La voix de Julien résonne dans le salon, sèche, presque étrangère. Je serre le tissu entre mes doigts, hésitante. Ce n’est qu’un pull, pas un caprice. Mais depuis quelques mois, chaque dépense est passée au crible, chaque ticket de caisse analysé comme une preuve à charge. Je me sens jugée, étrangère dans mon propre foyer.
Je m’appelle Camille. J’ai trente-quatre ans et je suis professeure de lettres à Toulouse. J’ai grandi dans une famille où ma mère, Françoise, m’a appris à ne jamais dépendre d’un homme. « Sois forte, ma fille. Garde toujours ton indépendance », répétait-elle en rangeant ses dossiers d’avocate tard le soir. J’ai cru que c’était acquis, que je n’aurais jamais à me battre pour ma liberté.
Julien et moi, on s’est rencontrés à la fac. Il était drôle, brillant, passionné par la photo. Il gagnait moins que moi, mais ça n’avait aucune importance à mes yeux. On partageait tout : les rêves, les galères, les factures. Jusqu’au jour où il a perdu son poste dans une petite agence de communication. Il a retrouvé un CDD quelques mois plus tard, mais le salaire n’était plus le même.
C’est là que tout a commencé. Un soir, alors que je rentrais d’un conseil de classe épuisant, il m’a lancé :
— Camille, tu sais… Je pense qu’il serait plus simple que je gère nos comptes. Je pourrais faire un tableau Excel, suivre les dépenses…
J’ai haussé les épaules :
— Si tu veux…
Je ne voyais pas le mal. J’étais fatiguée, et puis, après tout, c’était aussi son foyer. Mais très vite, la gestion est devenue contrôle. Il vérifiait chaque virement, chaque retrait. Il me demandait pourquoi j’avais acheté un café à la boulangerie ou pris un taxi après une réunion tardive.
Au début, j’ai tenté d’en parler :
— Julien, tu trouves pas que tu exagères un peu ? On n’est pas à dix euros près…
Il a soupiré :
— Tu ne comprends pas… Je veux juste qu’on s’en sorte. C’est pour nous.
Mais ce « nous » sonnait faux. J’avais l’impression d’être redevenue une enfant sous surveillance. Ma mère aurait hurlé si elle avait su. J’ai commencé à cacher mes achats, à mentir sur mes dépenses. Un rouge à lèvres glissé dans la poche de mon manteau, un livre payé en liquide pour ne pas laisser de trace.
Les silences se sont installés. À table, on ne parlait plus que du strict nécessaire : « Tu passes chez le boucher ? », « Il reste du lait ? ». Le soir, il s’enfermait dans son bureau pour « faire les comptes ». Moi, je restais sur le canapé, le cœur serré.
Un dimanche matin, alors que je préparais le café, il est arrivé avec un dossier à la main :
— Camille, il faut qu’on parle de tes dépenses ce mois-ci…
J’ai explosé :
— Mes dépenses ? Et toi alors ? Tu t’es acheté un nouvel objectif photo la semaine dernière !
Il a rougi :
— C’était pour mon travail…
— Et mes livres ? C’est pour mon travail aussi !
On s’est crié dessus comme deux étrangers. La voisine d’en face a dû tout entendre. Après ça, plus rien. Juste le silence.
Je me suis réfugiée chez ma mère quelques jours. Elle m’a regardée avec tristesse :
— Tu ne peux pas vivre comme ça, Camille. Tu vaux mieux que ça.
Mais je l’aimais encore, Julien. Je voulais croire qu’on pouvait réparer ce qui était brisé.
Je suis rentrée. On a tenté d’en parler calmement.
— Je me sens humiliée quand tu contrôles tout…
Il a baissé les yeux :
— Je me sens inutile depuis que je gagne moins que toi. J’ai l’impression de ne servir à rien.
Pour la première fois, j’ai compris sa douleur. Mais ça ne justifiait pas tout.
Aujourd’hui encore, on vit côte à côte sans vraiment se parler. Les comptes sont toujours sur son ordinateur. Parfois, je rêve de tout claquer, de partir loin avec mon salaire et ma liberté retrouvée. Mais je reste là, paralysée par l’habitude et la peur du vide.
Est-ce vraiment ça l’amour adulte ? Faut-il choisir entre l’indépendance et la paix du foyer ? Ou bien existe-t-il un chemin où l’on peut être deux sans se perdre soi-même ? Qu’en pensez-vous ?