Mon mari a choisi sa grand-mère malade plutôt que notre couple : mon histoire d’amour brisé

« Tu ne comprends donc rien, Camille ? » La voix de Julien résonne encore dans le salon, tranchante, presque étrangère. Je serre la tasse de thé entre mes mains tremblantes, cherchant mes mots. Dehors, la pluie martèle les vitres de notre appartement à Nantes, comme pour souligner la tempête qui gronde à l’intérieur.

« Je comprends très bien, Julien. Mais… tu sais ce que disent les médecins. Ta grand-mère a besoin de soins constants, d’un environnement sécurisé. Ici, ce n’est pas possible… »

Il me coupe, les yeux brillants d’une colère que je ne lui connaissais pas : « Elle est tout ce qui me reste de ma famille ! Tu veux qu’on l’abandonne à l’hôpital ? »

Je baisse la tête. Je pense à nos deux enfants, Lucie et Paul, huit et cinq ans. Je pense à nos nuits déjà trop courtes, à mon travail d’infirmière à l’hôpital public, aux gardes de nuit qui me laissent épuisée. Je pense à cette femme, Odette, que j’ai toujours respectée mais qui, depuis quelques mois, n’est plus vraiment elle-même.

La première fois qu’elle a disparu, c’était un dimanche matin. Julien était parti faire du vélo avec Paul. J’ai retrouvé Odette en pyjama dans le hall de l’immeuble, hagarde, répétant sans cesse : « Où est mon mari ? Où est mon mari ? » Son mari est mort depuis dix ans.

Depuis, les crises se sont multipliées. Parfois elle hurle en pleine nuit, persuadée que des inconnus veulent lui voler ses bijoux. D’autres fois, elle s’assoit devant la porte d’entrée et refuse de bouger, persuadée qu’elle attend le facteur. Les médecins parlent de démence à corps de Lewy. Ils disent qu’il n’y a rien à faire, sinon accompagner.

Julien refuse d’entendre raison. Il répète que c’est son devoir. Que la famille passe avant tout. Mais moi ? Notre famille à nous ?

Le soir où il m’a annoncé qu’Odette viendrait vivre chez nous, j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. J’ai tenté de négocier : « On peut lui trouver une place dans une maison spécialisée… On ira la voir tous les jours… »

Il a haussé les épaules : « Tu ne comprends pas ce que c’est d’être seul au monde. Moi, je ne peux pas l’abandonner. »

Les jours suivants ont été un enfer. Julien s’est enfermé dans le silence ou dans des accès de colère. Les enfants ont senti la tension ; Lucie a recommencé à faire des cauchemars.

Un soir, alors que je rentrais tard du travail, j’ai trouvé Julien en train de faire ses valises.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Il a levé les yeux vers moi, fatigués mais déterminés : « Si tu refuses qu’Odette vienne ici, alors je pars. Je ne peux pas vivre avec quelqu’un qui n’a pas de cœur. »

J’ai cru m’effondrer. J’ai pensé à tout ce qu’on avait construit ensemble : dix ans de vie commune, deux enfants, des projets… Tout ça balayé parce que je refuse de sacrifier notre équilibre pour une femme qui ne sait même plus qui elle est.

La nuit suivante a été la plus longue de ma vie. J’ai entendu Julien sangloter dans la chambre d’amis. J’ai entendu Lucie pleurer dans son sommeil. J’ai pensé à ma propre mère, morte trop tôt d’un cancer ; à mon père qui s’est remarié et vit loin d’ici.

Le lendemain matin, Julien est parti sans un mot. Il a emmené Paul avec lui pour le week-end. Lucie s’est accrochée à moi en pleurant : « Papa va revenir ? »

Je n’avais pas de réponse.

Les jours ont passé. Julien m’a envoyé un message : « Je vais demander le divorce. Je ne peux pas te pardonner ça. »

Je me suis effondrée sur le carrelage froid de la cuisine. J’ai repensé à tous ces moments où j’avais mis ma carrière entre parenthèses pour soutenir Julien dans ses projets professionnels ; à toutes ces nuits où j’avais veillé Odette pendant ses crises alors que lui dormait paisiblement.

J’ai repensé à la France d’aujourd’hui, où tant de familles sont confrontées au vieillissement des proches, au manque de places en EHPAD, au coût exorbitant des soins à domicile. J’ai pensé à toutes ces femmes comme moi qui portent tout sur leurs épaules : travail, enfants, parents âgés…

Un soir, alors que je rangeais la chambre de Paul, j’ai trouvé un dessin : une maison avec quatre personnages qui se tiennent la main. Au-dessus, il avait écrit maladroitement : « Papa + Maman + Lucie + Paul = famille ». J’ai fondu en larmes.

Je me suis demandé si j’étais égoïste. Si j’aurais dû accepter Odette chez nous malgré tout. Mais je sais aussi que je n’aurais pas tenu longtemps ; que mes enfants auraient souffert ; que notre couple aurait explosé autrement.

Aujourd’hui, Julien vit chez sa sœur à Angers avec Paul une semaine sur deux. Odette est finalement entrée dans une maison spécialisée après une chute grave ; même Julien a dû admettre qu’il ne pouvait plus s’en occuper seul.

Lucie me demande parfois pourquoi papa et maman ne s’aiment plus comme avant. Je lui réponds que parfois les adultes font des choix difficiles pour protéger ceux qu’ils aiment.

Mais au fond de moi, je me demande chaque jour : ai-je fait le bon choix ? Auriez-vous agi différemment ? Est-ce égoïste de vouloir protéger sa propre famille avant tout ?