Mon compagnon dévore tout : dois-je vraiment mettre un cadenas sur le frigo ?

« Guillaume, tu te rends compte de ce que tu viens de faire ? » Ma voix tremble, oscillant entre la colère et la tristesse. Il est minuit passé, la cuisine est plongée dans une lumière blafarde, et devant moi, mon compagnon se tient penaud, une assiette vide à la main. Sur ses lèvres, il reste un peu de compote, ultime vestige de la tarte aux pommes que j’avais préparée avec amour pour mon anniversaire. La dernière part. Celle que je m’étais promise de savourer ce soir, après une journée éreintante au bureau.

Il tente un sourire maladroit. « Je croyais que tu n’en voulais plus… »

Je sens mes poings se serrer. Ce n’est pas la première fois. Depuis qu’on vit ensemble, Guillaume a cette manie : il mange tout, sans jamais se demander si j’en ai eu ma part. Les yaourts, les restes de gratin, même le chocolat que je cache au fond du bac à légumes… Rien ne lui échappe. Parfois, j’ai l’impression d’être une étrangère dans ma propre cuisine.

Je m’assois lourdement sur une chaise, la gorge nouée. « Tu ne comprends pas… Ce n’est pas juste une question de tarte. C’est tout le temps pareil ! »

Il soupire, s’approche et pose sa main sur mon épaule. « Je suis désolé, vraiment. J’ai eu une journée difficile, je n’ai pas réfléchi… »

Je me dégage doucement. « Moi aussi, j’ai eu une journée difficile. Mais je ne mange pas tout ce qui traîne sans penser à toi. »

Le silence s’installe, pesant. Je repense à toutes ces fois où je suis rentrée tard, rêvant d’un petit plaisir sucré ou d’un plat réconfortant, pour découvrir que tout avait disparu. À chaque fois, Guillaume s’excuse, promet de faire attention… et recommence.

La semaine dernière encore, j’avais acheté des éclairs au chocolat à la boulangerie du coin. Je les avais soigneusement rangés dans le frigo, pensant en garder un pour le lendemain matin. Mais quand j’ai ouvert la porte du frigo, il n’y avait plus rien. Juste l’emballage vide, jeté négligemment sur l’étagère.

J’en ai parlé à ma sœur, Élodie, qui a éclaté de rire : « Mets-lui un cadenas sur le frigo ! »

Sur le moment, j’ai ri aussi. Mais ce soir, l’idée me revient en tête avec une force inattendue. Est-ce vraiment ce à quoi notre couple est réduit ? À devoir protéger mes yaourts comme un trésor ?

Guillaume tente de détendre l’atmosphère : « Tu veux que je te prépare une tisane ? »

Je secoue la tête. « Ce n’est pas une tisane qui va régler le problème… »

Il s’assoit en face de moi, l’air abattu. « Je ne sais pas pourquoi je fais ça… Peut-être que ça me rassure de manger quand je suis stressé… »

Je le regarde longuement. Derrière sa maladresse, je vois sa fatigue, son anxiété. Il a perdu son emploi il y a trois mois et peine à retrouver confiance en lui. Mais est-ce une raison pour ignorer mes besoins ?

« Tu sais, Guillaume, ce n’est pas qu’une histoire de nourriture. J’ai l’impression que tu ne fais jamais attention à moi… Que tu prends tout sans te demander si j’en ai envie ou besoin aussi. »

Il baisse les yeux. « Je suis désolé… Je vais essayer de changer. »

Je voudrais le croire. Mais au fond de moi, une petite voix me souffle que rien ne changera vraiment tant qu’il ne comprendra pas ce que ça représente pour moi.

Le lendemain matin, je décide d’agir différemment. Avant de partir au travail, je laisse un mot sur le frigo : « Merci de penser à moi avant de tout manger. »

Quand je rentre le soir, Guillaume m’attend avec un bouquet de fleurs et un gâteau acheté chez notre pâtissier préféré.

« J’ai compris le message », dit-il en souriant timidement.

Je souris à mon tour, touchée par son effort. Mais au fond de moi subsiste une inquiétude : combien de temps cela va-t-il durer ? Est-ce que notre couple peut survivre à ces petits manques d’attention qui finissent par devenir des blessures profondes ?

Le week-end suivant, nous sommes invités chez mes parents à Lyon pour fêter les 60 ans de mon père. Autour de la table, la conversation dérive sur la vie à deux et les compromis du quotidien.

Ma mère lance : « Le secret d’un couple heureux ? Savoir partager… même le dernier morceau de fromage ! »

Tout le monde rit, sauf moi. Je croise le regard de Guillaume ; il comprend.

Sur le chemin du retour, il me prend la main : « Je veux vraiment changer. Pour toi… pour nous. »

Je veux y croire. Mais je sais aussi que ce genre d’habitudes a la vie dure.

Quelques jours plus tard, alors que je rentre plus tôt que prévu du travail, je surprends Guillaume devant le frigo ouvert, hésitant devant un reste de quiche lorraine.

Il se retourne en sursaut : « Je voulais t’en laisser ! »

Je souris tristement : « Ce n’est pas grave… Mais promets-moi qu’on en parlera si ça recommence. »

Il acquiesce.

Ce soir-là, nous discutons longtemps autour d’un thé fumant. Nous parlons de nos frustrations respectives, des petits gestes qui comptent tant au quotidien.

Je réalise alors que ce n’est pas seulement une question de nourriture ou de cadenas sur le frigo. C’est une question de respect mutuel, d’attention à l’autre dans les moindres détails.

Aujourd’hui encore, il arrive que Guillaume craque et finisse un paquet de biscuits sans m’en laisser un seul. Mais désormais, il s’excuse sincèrement et fait des efforts pour partager.

Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment changer pour l’autre ? Ou faut-il apprendre à accepter les défauts de ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?