« Maman, tu ne peux pas revenir chez moi… » : Mon histoire d’abandon et de choix difficiles

« Tu ne peux pas me mettre dehors, Camille ! Je suis ta mère ! »

Sa voix tremble, mais je n’arrive pas à ressentir la moindre pitié. Je serre la poignée de la porte, le cœur battant, incapable de répondre. Les souvenirs me reviennent en rafale, comme une gifle glacée.

J’avais onze ans. C’était un jeudi pluvieux à Lyon. Ma mère, Sylvie, m’a déposée devant l’immeuble de ma grand-mère, sans même couper le moteur. « Sois sage avec Mamie, d’accord ? Je reviens vite. » Mais elle n’est jamais revenue. Son nouveau mari, Gérard, ne voulait pas de moi. J’étais un poids, un rappel gênant de sa vie d’avant. Ma mère a choisi. Elle a choisi l’amour d’un homme plutôt que celui de sa fille.

Ma grand-mère, Jeanne, m’a accueillie sans un mot. Elle n’aimait pas ma mère, et je sentais qu’elle me supportait plus qu’elle ne m’aimait. Nous vivions dans un petit appartement du quartier de la Guillotière, avec pour seule ressource sa maigre pension de retraite. Les fins de mois étaient difficiles. Je me souviens des pâtes au beurre, des pulls reprisés, des factures qu’on payait en retard. Ma mère ? Elle ne donnait jamais de nouvelles. Pas un coup de fil pour mon anniversaire, pas une carte à Noël.

Un soir d’hiver, alors que je faisais mes devoirs sous la lumière jaune de la cuisine, j’ai entendu Mamie soupirer : « Ta mère a toujours été égoïste. Mais toi, tu vaux mieux qu’elle. » J’ai cru que ça me réchaufferait le cœur. Mais non. Ça m’a juste fait mal.

Les années ont passé. J’ai grandi vite, trop vite. À seize ans, je travaillais déjà le week-end dans une boulangerie pour aider Mamie à payer les courses. J’ai raté des sorties scolaires parce qu’on n’avait pas les moyens. Je regardais les autres filles avec leurs mères au portail du lycée et je me demandais ce que ça faisait d’être attendue par quelqu’un qui vous aime vraiment.

Mamie est tombée malade quand j’avais dix-huit ans. Cancer du poumon. J’ai arrêté mes études pour m’occuper d’elle. Ma mère ? Elle n’est même pas venue à l’hôpital quand Mamie est morte. J’ai enterré la seule famille qui me restait avec une colère sourde au fond du ventre.

J’ai travaillé dur pour m’en sortir. Aujourd’hui, j’ai trente ans, un petit appartement à Villeurbanne et un boulot stable dans une agence immobilière. Je croyais avoir tourné la page.

Mais il y a trois semaines, ma mère a débarqué chez moi sans prévenir. Gérard l’a quittée pour une femme plus jeune. Elle n’a plus rien : pas d’argent, pas d’amis, pas de toit.

Elle s’est installée sur mon canapé comme si de rien n’était. « Tu comprends, Camille, c’est normal que je vienne chez toi… Après tout, je t’ai mise au monde ! »

Je la regarde évoluer dans mon salon, toucher à mes affaires, fouiller dans mes placards comme si tout lui appartenait. Elle laisse traîner ses affaires partout, critique ma déco (« C’est froid ici, tu devrais mettre des rideaux rouges »), se plaint de la nourriture (« Tu ne sais toujours pas cuisiner… »). Elle ne me demande jamais comment je vais.

Hier soir, j’ai craqué.

— Maman, tu ne peux pas rester ici indéfiniment.
— Pardon ? Tu veux mettre ta propre mère à la rue ?
— Tu ne comprends pas… Tu m’as laissée tomber quand j’étais enfant ! Tu n’as jamais été là pour moi !
— Oh ça va… C’était compliqué à l’époque ! Tu crois que c’était facile pour moi ?

Elle détourne les yeux, vexée comme une enfant prise en faute.

— Tu ne sais pas ce que j’ai vécu avec Gérard…
— Et moi ? Tu t’es jamais demandé ce que j’ai ressenti ?

Un silence lourd s’installe. Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant elle.

— Je t’ai élevée toute seule !
— Non maman… C’est Mamie qui m’a élevée.

Elle se lève brusquement et claque la porte de ma chambre.

Je reste seule dans le salon, tremblante. Je repense à toutes ces années où j’aurais eu besoin d’elle : mes premières règles, mes chagrins d’amour, mes réussites… Elle n’était jamais là.

Aujourd’hui elle veut que je sois là pour elle ? Est-ce que le lien du sang suffit à pardonner l’abandon ? Est-ce à moi de réparer ce qu’elle a brisé ?

Je regarde par la fenêtre les lumières de la ville et je me demande :

Est-ce qu’on doit tout pardonner à ses parents sous prétexte qu’ils nous ont donné la vie ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?