« Maman, tu dormiras dans la cuisine » : Comment je suis devenue étrangère chez moi à 68 ans
« Maman, tu dormiras dans la cuisine, c’est plus simple. »
Je n’oublierai jamais la voix de mon fils, Étienne, ce soir-là. Il n’a même pas levé les yeux de son téléphone. Ma belle-fille, Camille, a simplement hoché la tête, comme si tout cela allait de soi. J’ai senti mon cœur se serrer, une boule dans la gorge, mais je n’ai rien dit. Je me suis contentée d’acquiescer, comme toujours.
J’ai 68 ans. Toute ma vie, je l’ai donnée à mes enfants. J’ai élevé Étienne et sa sœur, Claire, seule après que leur père nous a quittés. J’ai travaillé comme aide-soignante à l’hôpital de Tours pendant trente-cinq ans, enchaînant les nuits et les week-ends pour qu’ils ne manquent jamais de rien. J’ai renoncé à mes rêves, à mes amours, à mes voyages. Je me disais que le bonheur de mes enfants serait ma récompense.
Mais aujourd’hui, je vis dans leur appartement à Nantes, et je dors sur un vieux canapé-lit dans la cuisine. Le matin, je dois tout replier avant que Camille ne vienne préparer le petit-déjeuner. Je me sens invisible, inutile, presque gênante.
Tout a commencé il y a six mois. J’ai fait une mauvaise chute dans l’escalier de mon immeuble à Tours. Fracture du col du fémur. Impossible de rester seule pendant la convalescence. Étienne m’a proposé de venir chez eux « le temps que tu te remettes ». J’ai accepté avec gratitude, pensant que ce serait temporaire.
Mais les semaines ont passé. Ma chambre d’amis est devenue le bureau de Camille en télétravail. On m’a installée dans la cuisine « pour ne pas déranger ». Je me suis retrouvée à préparer les repas, faire le ménage, garder leur fille Lucie après l’école. J’ai cru que c’était normal, que c’était ma façon d’aider.
Un soir, j’ai entendu Camille dire à Étienne :
— Ta mère prend trop de place. On n’a plus d’intimité.
— Je sais… Mais elle n’a nulle part où aller.
J’ai pleuré en silence cette nuit-là. Je n’avais plus de maison à moi — mon appartement était déjà sous-loué à une étudiante. Je me sentais comme un meuble déplacé d’une pièce à l’autre.
Un dimanche midi, alors que nous étions tous à table, Lucie a demandé :
— Mamie, pourquoi tu dors dans la cuisine ?
Camille a répondu sèchement :
— Parce qu’il n’y a pas assez de place ailleurs.
J’ai vu le regard gêné d’Étienne. Mais il n’a rien dit. Il ne dit jamais rien quand il s’agit de Camille.
Je me suis mise à repenser à toutes ces années où j’ai tout donné pour eux. Les nuits blanches quand ils étaient malades. Les anniversaires organisés avec trois fois rien. Les vêtements rapiécés pour qu’ils aient des fournitures scolaires neuves à la rentrée. Et aujourd’hui… Je suis un fardeau.
Un jour, j’ai tenté d’en parler à Claire au téléphone :
— Tu sais, ta belle-sœur n’est pas très… accueillante.
Elle a soupiré :
— Maman, tu dramatises toujours tout. Tu devrais être contente qu’Étienne t’héberge.
Je me suis sentie seule comme jamais auparavant.
La solitude des vieux en France… On en parle souvent à la télévision. Mais tant qu’on ne la vit pas, on ne comprend pas ce que c’est que d’être ignorée dans sa propre famille. D’être celle dont on attend qu’elle se taise et rende service.
Un soir d’hiver, alors que je préparais une soupe pour tout le monde, j’ai entendu Camille parler au téléphone dans le salon :
— Non mais tu te rends compte ? Elle est là tout le temps ! Même pas capable de se débrouiller toute seule…
J’ai eu envie de hurler. De leur rappeler tout ce que j’avais fait pour eux. Mais je me suis tue. Par peur de déranger encore plus.
Je me suis mise à sortir marcher seule dans le quartier, même si ma jambe me faisait mal. J’allais m’asseoir sur un banc près du parc et j’observais les familles heureuses autour de moi. Parfois une larme coulait sans que je m’en rende compte.
Un matin, Lucie est venue me voir alors que je pliais mon lit :
— Mamie, pourquoi t’es triste ?
Je lui ai souri faiblement :
— Ce n’est rien ma chérie… Mamie est juste un peu fatiguée.
Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas la fatigue. C’était ce sentiment d’être devenue étrangère chez moi, dans ma propre famille.
J’ai pensé plusieurs fois à retourner à Tours. Mais où irais-je ? Mon appartement est occupé pour encore un an. Et puis… Qui viendrait me voir ? Qui aurait besoin de moi ?
Un soir où Étienne rentrait tard du travail, je l’ai attendu dans la cuisine.
— Tu as cinq minutes ?
Il a soupiré :
— Oui maman… Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu crois que je pourrais avoir un peu plus d’intimité ? Peut-être remettre un lit dans le bureau ?
Il a haussé les épaules :
— Camille a besoin du bureau pour son travail… On fait déjà ce qu’on peut.
J’ai compris que je ne devais rien attendre de plus.
Aujourd’hui encore, je prépare les repas et je plie mon lit chaque matin. Je souris devant Lucie pour ne pas l’inquiéter. Mais chaque soir, quand tout le monde dort, je me demande comment j’en suis arrivée là.
Est-ce cela le destin des mères en France ? Donner toute sa vie pour ses enfants et finir seule sur un canapé-lit dans une cuisine ? Ai-je trop donné ? Ou bien est-ce la société qui a oublié ce que veut dire « famille » ?