« Maman, pourquoi veulent-ils me mettre en maison de retraite ? » – Le combat de Mamie Marie pour rester auprès des siens
— « Mamie, tu vas où maintenant ? »
La voix de Camille, ma petite-fille, résonne dans le couloir alors que je range mes affaires dans un carton. Je m’arrête net, la main tremblante sur une vieille photo de famille. Je sens son regard inquiet posé sur moi. Je n’ose pas répondre tout de suite. Mon fils, Laurent, arrive derrière elle, l’air gêné, évitant mon regard.
— « Camille, laisse Mamie finir ses cartons », dit-il d’une voix sèche.
Mais Camille insiste, les yeux brillants :
— « Papa, tu as dit à Maman que Mamie irait dans une maison spéciale… C’est vrai ? »
Un silence lourd s’installe. Je sens mon cœur battre à tout rompre. Je n’ai jamais pensé que ce jour arriverait. Moi, Marie, 78 ans, veuve depuis dix ans, pilier de cette famille depuis toujours… Et voilà qu’on parle de me mettre dans une maison de retraite.
Je me souviens du temps où la maison résonnait des rires de mes enfants. J’étais celle qui préparait les crêpes le dimanche, qui consolait les chagrins d’amour, qui veillait tard pour attendre leur retour. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’une vieille femme dont on ne sait plus trop quoi faire.
Laurent soupire et s’approche :
— « Maman, ce n’est pas contre toi… Tu sais bien qu’avec le travail, les enfants… On n’a plus le temps. Et puis l’appartement est trop petit maintenant. »
Je sens la colère monter en moi. Je serre la photo contre ma poitrine.
— « Tu crois que je ne comprends pas ? Que je suis un meuble dont on se débarrasse quand il prend trop de place ? »
Laurent baisse les yeux. Ma belle-fille, Sophie, arrive à son tour, visiblement mal à l’aise.
— « Marie, on veut juste ce qu’il y a de mieux pour toi… Là-bas, tu seras entourée, tu auras des activités… »
Je n’écoute plus. Je pense à mon jardin, à mes rosiers que j’ai plantés avec Gérard, mon défunt mari. À la cuisine où j’ai vu grandir mes petits-enfants. Vais-je vraiment tout quitter ?
La nuit suivante, je dors mal. Je repense à la conversation. Je me demande si j’ai raté quelque chose. Ai-je été trop présente ? Pas assez ? Est-ce ça, vieillir en France aujourd’hui ? Devenir invisible dès qu’on ne sert plus à rien ?
Le lendemain matin, Camille vient me voir dans ma chambre.
— « Mamie, tu veux vraiment partir ? »
Je la prends dans mes bras. Elle sent encore le shampoing à la fraise.
— « Non, ma chérie… Mais parfois, on ne choisit pas. »
Elle se met à pleurer doucement.
— « Moi je veux pas que tu partes… Qui va me raconter des histoires le soir ? »
Je sens une boule dans la gorge. Je réalise que je ne suis pas la seule à souffrir.
Les jours passent et l’ambiance devient pesante. Laurent évite le sujet. Sophie fait semblant d’être occupée. Moi, je traîne dans la maison comme une âme en peine.
Un soir, alors que tout le monde est couché, j’appelle mon amie Lucienne. Elle aussi a failli être placée en maison de retraite l’an dernier.
— « Marie, tu dois leur parler franchement. Dis-leur ce que tu ressens ! »
Mais comment dire à ses propres enfants qu’on a peur d’être abandonnée ? Qu’on se sent trahie par ceux qu’on a élevés ?
Le week-end suivant, toute la famille est réunie pour fêter l’anniversaire de Camille. Je décide de prendre la parole.
— « Je voudrais dire quelque chose… »
Tout le monde se tait. Je sens leurs regards sur moi.
— « Je comprends que ce n’est pas facile pour vous… Mais moi non plus je n’ai pas envie d’aller dans une maison de retraite. J’ai encore des choses à vivre ici, avec vous. Je peux aider à la maison, m’occuper des enfants… Je ne veux pas finir mes jours loin des miens. »
Laurent semble ému. Sophie essuie une larme discrète.
— « Maman… On ne voulait pas te faire de mal… On pensait que tu serais mieux entourée là-bas… »
Je prends la main de Camille.
— « Ce dont j’ai besoin, c’est d’être avec vous. Même si ce n’est pas toujours facile. Même si je ne suis plus aussi forte qu’avant… »
Un silence gênant s’installe mais je sens que quelque chose a changé. On commence à discuter autrement : comment organiser la maison pour que je puisse rester ? Peut-on avoir une aide à domicile ? Camille promet de m’aider à arroser les fleurs.
Ce soir-là, je m’endors le cœur un peu plus léger. Rien n’est gagné mais j’ai retrouvé ma voix.
Vieillir en France aujourd’hui, c’est parfois se battre pour rester visible aux yeux des siens. Mais est-ce vraiment trop demander que d’espérer finir sa vie entourée d’amour et non d’indifférence ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?