« Maman, je ne viendrai pas à Noël… » – Mon cri silencieux dans la solitude d’une mère française
« Maman, je ne viendrai pas à Noël cette année… »
La voix de Claire résonne encore dans mon oreille, froide et lointaine, alors que je serre le combiné du téléphone contre ma poitrine. Je reste là, figée, dans la cuisine où la lumière blafarde éclaire les restes d’un repas solitaire. Mes mains tremblent. J’ai envie de crier, de supplier, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je raccroche sans répondre. Le silence retombe, plus lourd que jamais.
Je m’appelle Lucie. J’ai soixante-huit ans et je vis seule dans un petit appartement du quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. Trois enfants, trois amours de ma vie : Claire, Thomas et Julien. Je les ai élevés seule après le départ brutal de leur père, Jean-Pierre, qui a préféré refaire sa vie ailleurs. J’ai tout donné pour eux : mes nuits blanches à veiller sur leurs fièvres, mes économies pour leurs études, mes rêves mis de côté pour qu’ils puissent réaliser les leurs.
Mais aujourd’hui, je me retrouve face à une table dressée pour quatre, où seules les ombres me tiennent compagnie. Noël approche et, comme chaque année depuis trop longtemps, j’attends un miracle qui ne vient pas.
« Tu comprends, maman, avec le boulot et les enfants… »
La voix de Thomas, mon aîné, résonne dans ma mémoire. Il est cadre dans une grande entreprise à Paris. Toujours pressé, toujours ailleurs. Sa femme, Sophie, trouve que Lyon est trop loin pour un simple réveillon. Les petits sont fatigués par le trajet, dit-elle. Mais moi ? Est-ce que quelqu’un pense à moi ?
Julien, lui, ne répond même plus à mes messages. Il a coupé les ponts après une dispute stupide il y a deux ans. Je revois encore son visage fermé ce soir-là :
— Tu ne comprends rien à ma vie, maman !
— Mais Julien, je veux juste t’aider…
— Arrête ! Laisse-moi tranquille.
Depuis, plus rien. Un silence glacial qui me ronge chaque jour un peu plus.
Je me lève et j’ouvre la fenêtre. La ville s’étend devant moi, parée de lumières dorées et de vitrines scintillantes. Les familles se pressent dans les rues, les bras chargés de cadeaux. Les rires montent jusqu’à mon sixième étage. Moi aussi, j’ai connu ces moments-là : les Noëls où la maison sentait la cannelle et le pain d’épices, où les enfants couraient autour du sapin en pyjama.
Je ferme les yeux et je revois Claire petite fille, ses boucles blondes collées à son front :
— Maman, tu crois que le Père Noël va m’apporter un vélo ?
— Si tu es sage…
Elle l’a eu, ce vélo. J’avais économisé des mois pour lui offrir ce sourire-là.
Aujourd’hui, elle m’appelle à la va-vite entre deux réunions. « Je t’embrasse maman, on se voit bientôt… » Mais bientôt ne vient jamais.
Je me sens invisible. Comme si j’étais devenue un vieux meuble dont on ne sait plus quoi faire. Je regarde mes mains ridées et je me demande où est passée la jeune femme pleine d’énergie que j’étais autrefois.
Le téléphone sonne soudain. Mon cœur s’emballe. Peut-être… Mais non. C’est Monique, ma voisine du dessus :
— Lucie ? Tu viens au goûter des anciens demain ?
— Merci Monique… mais je ne crois pas.
Je n’ai pas envie de faire semblant. De sourire alors que j’ai envie de pleurer.
Le soir venu, j’allume la télévision pour couvrir le silence. Les publicités de jouets et de repas en famille me transpercent le cœur. Je me lève brusquement et je sors une boîte en carton du placard : des photos jaunies, des dessins d’enfants, des cartes de fête des mères écrites en lettres maladroites.
Je relis une lettre de Claire : « Maman chérie, tu es la meilleure du monde. »
Où est passée cette tendresse ? Est-ce moi qui ai raté quelque chose ? Ai-je trop donné ? Pas assez ?
Les jours passent et l’attente devient insupportable. Je décide d’écrire une lettre à chacun de mes enfants.
« Mes chers enfants,
Je vous aime plus que tout au monde. Je comprends vos vies chargées et vos obligations. Mais sachez que votre absence me pèse plus que je ne saurais le dire. Ce n’est pas un reproche, juste un cri du cœur d’une maman qui voudrait encore partager un peu de chaleur avec vous… »
J’hésite à poster ces lettres. Peut-être qu’ils trouveraient ça pathétique ? Ou peut-être qu’ils comprendront enfin ?
Le 24 décembre arrive. Je prépare quand même un petit dîner : une dinde rôtie pour moi toute seule, quelques marrons glacés achetés au marché. J’allume une bougie devant la photo de famille prise il y a quinze ans.
À minuit, je sors sur le balcon malgré le froid mordant. La ville est silencieuse maintenant. Je regarde les étoiles et je murmure :
— Joyeux Noël mes enfants… où que vous soyez.
Une larme coule sur ma joue gelée.
Est-ce cela vieillir en France aujourd’hui ? Donner toute sa vie pour sa famille et finir seule devant un sapin éteint ? Ou bien y a-t-il encore une place pour l’espoir ? Pour l’amour qui revient ?
Et vous… pensez-vous qu’on puisse vraiment se résigner à la solitude quand on a tant aimé ?