« Maman, je n’ai pas de place pour toi » : Quand la famille oublie celle qui a tout donné
« Maman, je n’ai pas de place pour toi. »
Je me souviens encore de la voix de Camille, sèche, presque étrangère. C’était un jeudi matin, il pleuvait sur Paris. J’étais assise sur le canapé, le téléphone serré dans ma main tremblante. Je venais de sortir de l’hôpital, le diagnostic était tombé : cancer du sein. J’avais besoin d’aide, d’un peu de chaleur, d’un regard tendre. Mais au bout du fil, il n’y avait que ce silence gêné, puis cette phrase qui a tout brisé.
J’ai raccroché sans rien dire. Je suis restée là, à fixer la fenêtre embuée, à me demander comment on en était arrivées là. Moi, qui avais tout donné à ma fille unique. Depuis qu’elle était petite, Camille avait été mon soleil et ma raison de vivre. Je l’ai portée sur mes bras quand elle avait de la fièvre, j’ai cousu ses costumes pour les spectacles de l’école maternelle, j’ai passé des nuits blanches à veiller sur elle quand elle pleurait pour un chagrin d’amour.
Quand elle est devenue maman à son tour, j’ai été là chaque jour. J’ai cuisiné des soupes pour ses enfants, j’ai couru chercher les petits à l’école quand elle travaillait tard, j’ai gardé les garçons pendant ses week-ends en amoureux avec Julien. Je n’ai jamais compté mes heures ni mes efforts. Même quand elle a décidé de divorcer, j’ai soutenu sa décision sans juger, même si ça me brisait le cœur pour mes petits-enfants.
Mais aujourd’hui, c’est moi qui ai besoin d’aide. Et il n’y a plus personne.
Le lendemain de mon appel, Camille m’a envoyé un message : « Maman, je suis désolée mais en ce moment c’est compliqué. Les garçons ont leurs activités, je dois gérer le boulot et Julien ne veut pas que tu restes trop longtemps à la maison… »
J’ai relu ce message des dizaines de fois. J’aurais voulu lui répondre que moi aussi j’avais des peurs, que moi aussi j’étais fatiguée. Mais je n’ai rien dit. J’ai rangé mon téléphone dans le tiroir et j’ai pleuré comme une enfant.
Les jours ont passé. Les traitements ont commencé. Je rentrais seule du centre d’oncologie, épuisée par la chimio. Personne ne m’attendait à la maison. Parfois, la voisine du dessus toquait pour prendre des nouvelles, mais jamais Camille.
Un soir, alors que je préparais une soupe pour moi-même – ironie du sort – j’ai entendu frapper à la porte. Mon cœur s’est emballé : peut-être Camille ? Mais non. C’était Madame Lefèvre, la voisine de palier.
— Vous allez bien, Madame Martin ? Vous avez besoin de quelque chose ?
Je lui ai souri faiblement.
— Non merci… Enfin si, peut-être juste un peu de compagnie.
Elle est restée une heure à discuter avec moi. Elle m’a parlé de ses enfants qui vivent à Lyon et qu’elle ne voit presque jamais non plus. On a ri un peu, on a pleuré beaucoup.
C’est ce soir-là que j’ai compris que je n’étais pas seule dans ma solitude. Que beaucoup de mères comme moi donnaient tout sans compter… et se retrouvaient oubliées quand elles n’étaient plus « utiles ».
Un dimanche matin, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé Camille.
— Camille… Est-ce que tu pourrais venir me voir ? Juste une heure…
Un silence gênant.
— Maman… Je t’aime mais je ne peux pas en ce moment. Je suis débordée… Tu comprends ?
Je n’ai pas insisté. J’ai raccroché doucement.
Le lendemain, j’ai reçu une carte postale des petits : « Bon rétablissement Mamie ! » Avec un dessin maladroit d’un soleil et d’un cœur. J’ai pleuré en caressant les traits de crayon.
Les semaines ont passé ainsi. J’allais mieux physiquement mais mon cœur restait lourd. J’ai commencé à sortir un peu plus, à aller au marché du quartier, à parler avec les commerçants. J’ai même rejoint un groupe de soutien pour femmes seules à la mairie du 14ème arrondissement.
Un jour, lors d’une réunion du groupe, une femme a pris la parole :
— On nous apprend à être des mères parfaites mais jamais à demander de l’aide quand c’est notre tour d’en avoir besoin.
Ses mots m’ont bouleversée. J’ai compris que je n’étais pas coupable d’avoir besoin d’amour et d’attention.
Quelques semaines plus tard, Camille a finalement trouvé le temps de passer me voir. Elle est arrivée avec les enfants, un bouquet de fleurs à la main.
— Tu vas mieux maman ?
J’ai souri mais au fond de moi quelque chose s’était brisé.
— Oui Camille… Je vais mieux maintenant.
On a bu un thé ensemble mais la conversation restait superficielle. Les enfants jouaient dans le salon pendant que Camille consultait son téléphone toutes les deux minutes.
Quand ils sont partis, j’ai refermé la porte doucement et je me suis assise sur le canapé vide.
Je repense souvent à cette phrase : « Je n’ai pas de place pour toi ». Est-ce que c’est ça vieillir en France aujourd’hui ? Donner toute sa vie et finir seule ?
Et vous… Est-ce que vous avez déjà ressenti cette solitude ? Est-ce qu’on mérite vraiment d’être oubliées par ceux qu’on aime le plus ?