Ma voisine pense que je suis sa nounou : jusqu’où peut-on aller par gentillesse ?

« Tu peux le garder encore ce soir ? J’ai un rendez-vous important… »

La voix de Claire résonne dans l’entrée, pressée, presque coupable, mais pas assez pour attendre ma réponse. Elle dépose son fils Hugo, six ans, dans mon salon comme on pose un sac de courses, puis s’éclipse déjà. Je reste là, figée, Hugo agrippé à ma jambe, mon propre fils Paul qui soupire : « Encore ? »

Je ferme la porte doucement. Mon cœur bat trop vite. Je n’ai rien dit. Encore une fois. Pourquoi ? Pourquoi je n’arrive pas à lui dire non ?

Il y a deux ans, quand Claire a emménagé dans l’immeuble, j’étais ravie. Enfin une autre maman solo, quelqu’un qui comprendrait la fatigue, les galères du quotidien. On s’est rapprochées naturellement : cafés à la va-vite, confidences sur le palier, nos enfants qui jouaient ensemble dans la cour. Au début, c’était simple : « Tu peux prendre Hugo une heure ? J’ai un rendez-vous chez le médecin. » Ou moi : « Tu pourrais garder Paul pendant que je vais à la pharmacie ? »

Mais peu à peu, l’équilibre s’est rompu. Les demandes de Claire sont devenues plus fréquentes, plus longues. Elle a commencé à me prévenir à la dernière minute, parfois même sans demander vraiment. Un texto : « Je te laisse Hugo ce soir, je rentre tard ! » Et moi, toujours là, à dire oui, à sourire, à m’adapter.

Mon ex-mari me reproche d’être trop gentille. « Tu te fais marcher dessus, Lucie. Elle profite de toi ! » Ma mère aussi s’en mêle : « Tu n’es pas sa nounou ! Pense un peu à toi et à Paul ! » Mais comment leur expliquer cette culpabilité qui me ronge dès que j’imagine dire non ?

Ce soir-là, alors que les enfants jouent dans la chambre, je m’effondre sur le canapé. Je pense à tout ce que j’avais prévu : corriger les devoirs de Paul, préparer un vrai dîner pour une fois, peut-être même prendre un bain… Tout s’efface devant l’urgence de Claire.

À 22h30, elle rentre enfin. Elle sent le parfum fort et l’alcool. Elle s’excuse à peine : « Merci Lucie, t’es un ange ! Je te revaudrai ça… » Mais elle ne me regarde même pas vraiment. Hugo dort déjà sur le canapé. Elle le soulève maladroitement et disparaît dans l’escalier.

Je reste seule avec ma colère et ma honte. Pourquoi je n’arrive pas à poser mes limites ? Est-ce que c’est ça, être une bonne voisine ? Ou juste une idiote ?

Le lendemain matin, je croise Claire devant l’école. Elle me sourit comme si de rien n’était : « On se fait un café ce week-end ? » Je bredouille un oui machinal. Mais dans ma tête, c’est le chaos.

Le soir même, Paul me regarde avec ses grands yeux fatigués : « Maman… pourquoi Hugo vient tout le temps ici ? J’aimerais bien qu’on soit juste tous les deux parfois… »

Son innocence me transperce. Je réalise que ce n’est pas seulement moi qui souffre de cette situation. Mon fils aussi a besoin de moi, de notre temps ensemble.

Je décide alors d’en parler à Claire. J’y pense toute la nuit. Je répète des phrases dans ma tête : « J’ai besoin de temps pour moi et Paul… Je ne peux plus garder Hugo aussi souvent… » Mais au matin, mon courage s’est évaporé.

C’est finalement un samedi matin pluvieux que tout explose. Claire frappe à ma porte en panique : « Lucie ! Je dois partir d’urgence chez ma sœur, tu peux prendre Hugo pour la journée ? »

Je sens la colère monter. Je respire fort. Paul est derrière moi, il serre ma main.

« Claire… je suis désolée mais aujourd’hui ce n’est pas possible. J’ai besoin de temps avec Paul. »

Elle me regarde comme si je venais de la trahir. Son visage se ferme.

« Ah… D’accord… Je pensais qu’on pouvait compter l’une sur l’autre… »

Je sens les larmes monter mais je tiens bon : « Oui, mais il faut que ce soit dans les deux sens… »

Elle ne répond rien et s’en va en claquant la porte.

Le silence retombe dans l’appartement. Paul me serre fort dans ses bras : « Merci maman… »

Je pleure un peu, soulagée et coupable à la fois. Est-ce que j’ai bien fait ? Est-ce que j’ai perdu une amie ou retrouvé un peu de respect pour moi-même ?

Depuis ce jour-là, Claire m’évite un peu. Les autres voisins murmurent parfois sur mon manque de solidarité. Mais chez moi, c’est plus calme. Paul sourit davantage.

Est-ce qu’on doit toujours tout accepter pour être une bonne voisine ? Où commence le respect de soi ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?