« Ma fille pensait que je deviendrais sa nounou à plein temps à la retraite… Mais j’ai envie de vivre MA vie »

« Tu pourrais venir tous les matins, Maman ? »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, tranchante et douce à la fois. Je suis assise dans la cuisine, la tasse de café tremblant entre mes mains. Elle me regarde avec cet air à la fois suppliant et déterminé, celui qu’elle avait déjà enfant quand elle voulait absolument une nouvelle robe ou rester plus tard dehors. Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas d’un caprice d’enfant. Il s’agit de ses enfants à elle, mes petits-enfants, et de ma vie à moi.

Je viens tout juste de prendre ma retraite après trente-huit ans passés comme infirmière à l’hôpital Saint-Joseph de Nantes. J’ai donné, donné sans compter : mes nuits, mes week-ends, mes vacances. J’ai vu la mort, la souffrance, la fatigue extrême. J’ai aussi vu la tendresse, la solidarité, l’espoir. Mais aujourd’hui, c’est à moi que je veux donner du temps. J’ai rêvé de voyages en Bretagne, de cours de peinture, de grasses matinées sans réveil ni urgence.

Mais voilà : Camille vient d’avoir son deuxième enfant. Elle reprend le travail dans deux semaines. Son mari, Julien, est souvent en déplacement. La crèche n’a pas de place avant septembre. Et moi, je suis là, disponible… du moins en apparence.

« Tu sais bien que je t’aime et que j’adore les petits », je lui dis en essayant de sourire. Mais elle ne voit pas l’ombre qui passe dans mes yeux.

« Tu es à la retraite maintenant ! Tu vas t’ennuyer sinon… »

Je me retiens de lui répondre que je ne me suis jamais sentie aussi vivante que depuis que j’ai quitté l’hôpital. Que j’ai une liste longue comme le bras de choses que je veux faire avant d’être trop vieille ou trop fatiguée. Mais je vois aussi sa fatigue à elle, ses cernes, son inquiétude. Je me sens coupable d’avoir envie d’autre chose.

Le soir même, j’en parle à mon mari, Philippe. Il hausse les épaules :

« C’est normal qu’elle te demande ça. Mais tu n’es pas obligée d’accepter tout. »

Facile à dire. Lui n’a jamais eu à jongler entre le travail et les enfants. Il n’a jamais ressenti cette pression invisible qui pèse sur les femmes : être disponible pour tout le monde, tout le temps.

Le lendemain matin, Camille m’envoie un message : « Tu as réfléchi ? On compte sur toi… »

Je sens la boule dans mon ventre grossir. Je repense à ma propre mère, qui n’a jamais eu une minute pour elle non plus. Qui a fini par s’éteindre doucement, sans bruit, sans jamais oser dire non.

Je décide d’en parler avec mon amie Sophie. Elle aussi vient de prendre sa retraite.

« Tu sais, dit-elle en sirotant son thé au citron, on a le droit de penser à nous maintenant. On a élevé nos enfants, on a travaillé toute notre vie… Ce n’est pas égoïste de vouloir vivre pour soi ! »

Mais la culpabilité ne me lâche pas. Le lendemain, je vais chercher Léo et Manon chez Camille pour les garder une heure ou deux. Je les aime plus que tout. Leur rire me réchauffe le cœur. Mais au bout d’une heure à courir derrière eux, je sens déjà la fatigue revenir.

Camille rentre plus tôt que prévu.

« Alors ? Tu vois bien que tu es faite pour ça ! »

Je souris faiblement. Mais le soir venu, je pleure en silence dans mon lit. Je me sens prise au piège entre mon amour pour ma fille et mes propres désirs.

Les jours passent et la pression monte. Camille commence à organiser son planning autour de moi sans même me demander mon avis : « Mardi matin tu prends Léo ? Je dois aller chez le dentiste… »

Un soir, après un dîner tendu où Philippe tente maladroitement de détendre l’atmosphère en parlant du dernier match du FC Nantes, Camille explose :

« Franchement Maman, tu pourrais faire un effort ! Toutes mes amies ont leurs mères qui gardent leurs enfants ! »

Je sens la colère monter en moi.

« Et moi alors ? Est-ce que quelqu’un pense à ce que MOI je veux ? J’ai donné toute ma vie aux autres ! J’ai le droit d’exister aussi ! »

Le silence tombe comme une chape de plomb sur la table.

Camille se lève brusquement et claque la porte derrière elle. Je reste là, tremblante, le cœur battant à tout rompre.

Les jours suivants sont froids et tendus. Je culpabilise mais je tiens bon. Je commence enfin ce cours de peinture dont je rêvais tant. Je rencontre des femmes comme moi, qui veulent vivre autre chose que le rôle qu’on leur impose.

Petit à petit, Camille comprend que je ne suis pas qu’une grand-mère ou une mère disponible sur commande. Elle apprend à s’organiser autrement, à demander de l’aide ailleurs. Nos relations se réchauffent lentement.

Un dimanche matin, elle m’invite à déjeuner.

« Tu sais Maman… Je crois que j’avais peur d’être seule face à tout ça. Mais tu as raison : tu as le droit d’avoir ta vie aussi. »

Je la serre dans mes bras en retenant mes larmes.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter : ai-je été trop dure ? Trop égoïste ? Ou bien est-ce enfin le moment pour nous toutes d’oser dire non et de vivre pour nous-mêmes ?

Et vous… Est-ce qu’on a vraiment le droit de choisir sa propre vie après tant d’années à s’occuper des autres ?