Ma fille me reproche de ne pas l’aider financièrement : suis-je vraiment une mauvaise mère ?
« Tu ne comprends pas, maman ! » La voix de Camille résonne encore dans mon petit salon, entre la vieille horloge et les rideaux défraîchis. Elle a claqué la porte il y a à peine dix minutes, laissant derrière elle un parfum de colère et d’incompréhension. Je reste là, assise sur le canapé, les mains tremblantes autour de ma tasse de thé refroidi. Je me demande : comment en sommes-nous arrivées là ?
J’ai toujours voulu un enfant. Mais la vie, capricieuse et cruelle parfois, m’a fait attendre. J’ai connu des amours déçus, des années à travailler comme infirmière de nuit à l’hôpital de Tours, à veiller sur les autres pendant que mon propre rêve s’éloignait. Puis, à 45 ans, alors que je croyais ce rêve définitivement perdu, Camille est arrivée. Un miracle tardif, une joie immense… et une peur viscérale de ne pas être à la hauteur.
J’ai élevé Camille seule. Son père, François, a disparu avant même qu’elle ne souffle sa première bougie. J’ai tout donné : mes nuits, mes économies, mon énergie. Je n’ai jamais eu beaucoup d’argent, mais je me suis arrangée pour qu’elle ne manque de rien d’essentiel. Les vacances étaient rares, les vêtements souvent d’occasion, mais il y avait toujours un gâteau maison pour son anniversaire et des histoires racontées le soir.
Aujourd’hui, Camille a 27 ans. Elle est mariée à Thomas, un jeune homme issu d’une famille aisée de la région parisienne. Ses beaux-parents, les Dubois, sont tout le contraire de moi : ils offrent des voyages à l’étranger, des chèques pour Noël, et même une aide pour l’achat de leur appartement à Boulogne-Billancourt. Moi ? Je vis avec ma pension modeste dans un deux-pièces à Tours. Je compte chaque euro pour finir le mois.
Ce matin encore, Camille est venue me voir. Elle avait ce regard fermé qui me serre le cœur. « Maman, tu pourrais au moins m’aider pour la crèche de Léo… Les parents de Thomas nous donnent déjà beaucoup, mais on n’y arrive pas. »
Je me suis sentie minuscule. J’ai bafouillé : « Tu sais bien que je n’ai pas les moyens… Je peux garder Léo quand tu veux, mais financièrement… »
Elle a soupiré, agacée : « Oui mais tu ne comprends pas ! À chaque fois que je parle avec Thomas ou ses parents, j’ai l’impression d’être la pauvre de service… Pourquoi tu n’as pas mieux réussi ta vie ? Pourquoi tu ne peux pas faire comme eux ? »
Ses mots m’ont transpercée. J’ai voulu lui dire que j’avais fait de mon mieux, que j’avais sacrifié tant de choses pour elle… Mais je n’ai rien dit. J’ai juste baissé les yeux.
Après son départ précipité, j’ai repensé à tout ce que j’avais traversé. Les nuits blanches à l’hôpital, les fins de mois difficiles où je me privais pour qu’elle ait un cadeau sous le sapin. Les rendez-vous chez le médecin où je faisais semblant d’être forte alors que j’avais peur pour elle. Est-ce que tout cela ne compte plus ?
Je me souviens d’un soir d’hiver où Camille avait dix ans. Elle était tombée malade et j’avais passé la nuit à son chevet, posant des compresses fraîches sur son front brûlant. Au matin, elle m’avait murmuré : « Merci maman… Tu es la meilleure du monde. » Où est passée cette petite fille ?
Je comprends qu’aujourd’hui tout tourne autour de l’argent. La société nous pousse à croire que la réussite se mesure en euros et en mètres carrés. Mais moi, je n’ai que mon amour à offrir.
Hier encore, j’ai croisé Madame Lefèvre dans l’ascenseur. Elle aussi est grand-mère et se plaint que ses petits-enfants ne viennent plus la voir depuis qu’elle ne peut plus leur offrir des cadeaux coûteux. Sommes-nous condamnées à être jugées sur ce que nous pouvons donner matériellement ?
Ce soir-là, j’ai appelé Camille. Sa voix était froide : « Oui ? »
— Camille… Je voulais juste te dire que je t’aime. Je sais que je ne peux pas t’aider comme tu voudrais… Mais si tu as besoin de parler ou si tu veux que je garde Léo, je suis là.
Un silence gênant a suivi.
— Je sais maman… Mais parfois j’aimerais juste que tu comprennes ce que je vis.
— Je comprends que c’est difficile… Mais tu sais, moi aussi j’aurais aimé avoir plus à donner.
Elle a raccroché sans un mot de plus.
Je me sens coupable. Coupable de ne pas avoir eu une carrière brillante, coupable d’avoir été une mère tardive et fatiguée, coupable de ne pas pouvoir rivaliser avec les Dubois. Mais est-ce vraiment cela être une mauvaise mère ?
Je repense à toutes ces femmes comme moi qui ont élevé leurs enfants seules avec peu de moyens mais beaucoup d’amour. Est-ce que nos enfants finiront tous par nous reprocher ce que nous n’avons pas pu leur offrir ?
La nuit tombe sur Tours. Je regarde par la fenêtre les lumières qui s’allument dans les appartements voisins. Derrière chaque fenêtre se cache une histoire semblable à la mienne, j’en suis sûre.
Est-ce qu’on peut vraiment mesurer l’amour d’une mère à la taille de son portefeuille ? Et vous, qu’en pensez-vous ?