Le jour de mes 55 ans, mon mari a fermé sa valise : « Je veux encore vivre quelque chose »

« Tu fais quoi, François ? » Ma voix tremble, mais je tente de la maîtriser. Il ne se retourne pas tout de suite. Il continue de fermer la valise, méthodique, comme s’il partait en voyage d’affaires. Mais aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Cinquante-cinq ans. J’ai préparé un gâteau la veille, j’ai mis la table avec la vieille nappe brodée de maman. J’espérais un petit déjeuner à deux, peut-être un bouquet de pivoines comme chaque année. Mais il y a cette valise.

Il soupire, enfin il me regarde. « Je ne peux plus, Claire. J’étouffe ici. J’ai besoin… de vivre autre chose. »

Je reste figée. Les mots ricochent dans ma tête. Vivre autre chose ? Après trente ans ? Après les enfants, les vacances à La Baule, les disputes pour des broutilles et les réconciliations sous la couette ?

« Tu veux dire quoi ? Tu pars… pour combien de temps ? »

Il hausse les épaules. « Je ne sais pas. Peut-être pour toujours. Je veux encore ressentir des choses, tu comprends ? J’ai l’impression d’être mort à petit feu ici. »

Je sens mes jambes fléchir. Je m’assois sur le canapé, celui qu’on a choisi ensemble chez Conforama il y a quinze ans. Je regarde ses mains trembler légèrement alors qu’il attrape son manteau.

« Et les enfants ? Tu as pensé à eux ? À moi ? »

Il détourne les yeux. « Ils sont grands maintenant. Ils comprendront. Toi aussi, tu finiras par comprendre. »

La porte claque. Le silence s’abat sur l’appartement comme une chape de plomb.

Je reste là, des heures peut-être, à fixer la valise absente, le gâteau qui refroidit sur la table, la nappe brodée qui ne sert plus à rien. Je pense à nos enfants : Élodie qui vit à Lyon avec son compagnon, Thomas qui galère à Paris entre deux stages mal payés. Je pense à toutes ces années où j’ai mis ma vie entre parenthèses pour eux, pour lui.

Le téléphone sonne vers midi. C’est Élodie : « Bon anniversaire maman ! Vous faites quoi avec papa ce soir ? »

Je ravale mes larmes. « Rien de spécial… Papa est parti tôt ce matin. »

Elle sent que quelque chose ne va pas. Elle insiste, je finis par craquer : « Il est parti… Il dit qu’il veut vivre autre chose. »

Un silence gênant s’installe. Puis elle murmure : « Je viens ce soir, d’accord ? »

Le soir venu, elle débarque avec un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats. Elle me serre fort dans ses bras. Thomas appelle en visio : il est furieux contre son père, il crie dans le téléphone que c’est un lâche.

Les jours passent. Les voisins chuchotent sur mon passage dans l’ascenseur. Madame Dupuis du troisième me lance un regard compatissant : « Vous savez, les hommes… À cet âge-là, ils deviennent fous parfois… »

Je me surprends à pleurer en cachette dans la salle de bains, à relire nos vieux messages sur Messenger, à chercher des indices dans nos photos de vacances. Est-ce que j’ai raté quelque chose ? Est-ce que j’aurais dû être plus attentive ? Moins fatiguée le soir après le travail ? Plus séduisante ?

Un matin, je trouve une lettre dans la boîte aux lettres. L’écriture de François :

« Claire,
Je suis désolé pour la brutalité de mon départ. Je ne sais pas si je reviendrai. J’ai besoin de comprendre qui je suis sans toi, sans les enfants, sans cette routine qui m’a englouti. Prends soin de toi.
François »

Je déchire la lettre en mille morceaux.

Les semaines deviennent des mois. Je dois apprendre à vivre seule : payer les factures sans lui demander conseil, réparer le robinet qui fuit, sortir les poubelles le mardi soir. Je croise parfois François au marché du samedi matin ; il a l’air plus jeune, il sourit bêtement à une femme blonde que je ne connais pas.

Un soir d’hiver, Élodie me propose d’aller au théâtre avec elle et son compagnon. J’hésite puis j’accepte. Dans la salle obscure, je ris pour la première fois depuis longtemps.

Petit à petit, je reprends goût à certaines choses : la lecture, les promenades au parc Monceau, les cafés entre collègues après le travail. Mais chaque soir en rentrant chez moi, le vide me saute au visage.

Un dimanche matin, Thomas débarque sans prévenir avec un sac de croissants : « Maman, tu dois penser à toi maintenant ! Papa a fait son choix, fais le tien ! »

Je le regarde et je réalise que je n’ai jamais vraiment pensé à moi depuis trente ans.

Aujourd’hui, cela fait un an que François est parti. Il n’a jamais vraiment donné de nouvelles. Parfois je me dis que j’aurais dû voir venir cette crise de la cinquantaine si typiquement française : ce besoin soudain d’aventure quand tout semble trop calme.

Mais est-ce vraiment une excuse pour tout détruire ? Pour laisser derrière soi une femme qui a tout donné ?

Je me demande : est-ce que l’on peut vraiment se reconstruire après avoir été trahie ainsi ? Est-ce que l’amour peut survivre à l’égoïsme ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?