L’argent ou l’amour ? Le jour où j’ai tout quitté pour me retrouver

« Tu comprends, maman, si je reste avec elle, c’est uniquement pour l’argent. »

Ces mots, je les ai entendus à travers la porte entrouverte du salon, un soir de novembre où la pluie battait contre les vitres de notre maison à Lyon. J’étais rentrée plus tôt du travail, fatiguée mais heureuse d’avoir décroché une promotion. Je voulais partager ma joie avec mon mari, Julien, et peut-être fêter ça autour d’un bon dîner. Mais ce que j’ai entendu a tout brisé en moi.

Je suis restée figée dans le couloir, le cœur battant à tout rompre. Sa mère, Madame Lefèvre, n’a rien répondu sur le moment. Elle a juste soupiré, puis elle a dit d’une voix lasse : « Fais ce que tu veux, mais ne viens pas pleurer quand tout s’écroulera. »

J’ai senti mes jambes flancher. Dix ans de mariage, dix ans de sacrifices, de compromis, de projets communs… Et tout ça n’était qu’un mensonge ? Je me suis rappelée toutes ces fois où Julien m’avait reproché de trop travailler, de ramener trop d’argent à la maison, de ne pas être assez présente. Je croyais qu’il était fier de moi, qu’il m’aimait pour ce que j’étais…

Je suis montée dans notre chambre sans faire de bruit. J’ai regardé autour de moi : les photos de vacances à Biarritz, le tableau offert par ma sœur Sophie pour notre mariage, les livres que nous avions choisis ensemble chez Gibert Joseph… Tout me semblait soudain étranger.

Le lendemain matin, j’ai fait semblant de rien. J’ai préparé le petit-déjeuner comme d’habitude. Julien est descendu, il m’a embrassée sur la joue, m’a demandé si j’avais bien dormi. J’ai souri. Mais à l’intérieur, j’étais déjà partie.

J’ai pris rendez-vous chez le notaire. J’ai appelé une agence immobilière. En moins d’une semaine, la maison était en vente. Julien n’a rien vu venir. Il était trop occupé à organiser un week-end entre amis à Annecy.

Le soir où j’ai signé la vente définitive, je lui ai laissé une lettre sur la table du salon :

« Julien,

J’ai entendu ce que tu as dit à ta mère. Je ne peux pas vivre avec quelqu’un qui ne m’aime pas pour ce que je suis. Je pars. Ne me cherche pas.

Claire »

J’ai pris ma voiture et je suis partie chez Sophie, à Marseille. Elle m’a accueillie sans poser de questions, juste avec un grand câlin et un plat de gratin dauphinois comme quand nous étions enfants.

Les premiers jours ont été un mélange de soulagement et de douleur. Je me réveillais en sursaut la nuit, persuadée d’avoir fait une erreur monumentale. Mais chaque matin, en voyant la mer depuis la fenêtre de la chambre d’amis, je sentais une force nouvelle grandir en moi.

Julien a essayé de m’appeler des dizaines de fois. Il m’a envoyé des messages : « Reviens, on peut s’expliquer », « Tu as mal compris », « Je t’aime ». Mais je savais que ce n’était pas vrai. Ou alors il s’aimait lui-même plus qu’il ne m’aimait moi.

Ma belle-mère a même tenté de me joindre. Elle m’a écrit une longue lettre où elle disait qu’elle comprenait ma décision, qu’elle avait toujours su que Julien avait du mal à gérer ses propres échecs et qu’il se reposait trop sur moi.

À Marseille, j’ai retrouvé un travail dans une petite librairie du Vieux-Port. Les clients venaient discuter littérature, parfois politique ou météo. J’aimais cette simplicité retrouvée, loin des faux-semblants et des calculs d’intérêt.

Un soir d’hiver, alors que je rangeais les rayons, une cliente âgée m’a dit : « Vous avez l’air triste mais forte à la fois. On sent que vous avez traversé des tempêtes. » Je n’ai pas su quoi répondre. Peut-être parce que c’était vrai.

Ma sœur m’a encouragée à sortir, à rencontrer du monde. Mais j’avais besoin de temps pour moi, pour comprendre comment j’avais pu en arriver là sans rien voir venir.

Un jour, alors que je buvais un café sur le port avec Sophie, elle m’a demandé :
— Tu regrettes ?
J’ai hésité longtemps avant de répondre.
— Je crois que non… Même si c’est dur. J’aurais aimé qu’il m’aime vraiment. Mais au moins maintenant je sais qui je suis.

Les mois ont passé. Julien a fini par arrêter d’appeler. J’ai appris par des amis communs qu’il avait quitté Lyon pour s’installer à Bordeaux avec une nouvelle compagne — une héritière d’une grande famille viticole paraît-il…

Parfois je me demande si l’amour existe vraiment ou si tout n’est qu’une question d’intérêt et d’opportunité. Mais quand je regarde la mer au petit matin ou que je partage un fou rire avec Sophie autour d’un verre de rosé, je me dis que l’amour existe — mais pas toujours là où on l’attend.

Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je eu raison de tout quitter pour retrouver ma dignité ? Peut-on vraiment aimer sans condition dans un monde où l’argent semble tout décider ? Qu’en pensez-vous ?