Je ne comprends pas : Est-ce que Marc est radin ou simplement aveugle à tout ce que je dépense pour nous ?

— Tu as encore acheté du fromage ? Tu sais bien qu’on en a déjà plein au frigo !

La voix de Marc résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre le sac de courses contre moi, les doigts crispés sur les poignées en plastique. Il ne voit pas la fatigue sur mon visage, ni la lassitude dans mes gestes. Il ne voit rien, ou alors il ne veut pas voir.

Je m’appelle Noémie. J’ai trente-deux ans et j’habite à Lyon avec Marc depuis deux ans. Deux ans de vie commune, de compromis, de rires parfois, mais surtout de petites frustrations qui s’accumulent comme la poussière sous le canapé. Ce soir encore, je rentre tard du travail, les bras chargés de sacs, le portefeuille allégé. Et Marc ? Il est là, assis devant son ordinateur, casque sur les oreilles, concentré sur ses jeux vidéo.

— Tu pourrais m’aider à ranger ?

Il lève à peine les yeux.

— J’arrive dans cinq minutes…

Cinq minutes qui durent toujours une éternité. Alors je range seule, comme d’habitude. Je trie les légumes, je range les yaourts, je coupe le pain. Je fais attention à tout : aux promotions, aux dates de péremption, au budget qui fond comme neige au soleil. Mais lui…

Je me souviens du début. Marc était charmant, drôle, attentionné. Il m’invitait au restaurant, m’offrait des fleurs. Puis, petit à petit, il a arrêté. « On pourrait économiser », disait-il. « On n’a pas besoin de tout ça. » J’ai compris qu’il était prudent avec l’argent. Mais prudent ou radin ?

La première fois que j’ai remarqué son manque d’implication, c’était un samedi matin. Je préparais la liste des courses.

— Tu veux ajouter quelque chose ?

— Non, ça ira.

Il n’a jamais rien ajouté. Jamais proposé de venir avec moi au marché de la Croix-Rousse, jamais porté un sac. Une fois, il a acheté du pain parce que je lui avais demandé expressément. Une autre fois, du thé parce qu’il n’y en avait plus et que j’étais malade. Deux fois en deux ans.

Je me suis tue longtemps. Je me disais que c’était passager, qu’il finirait par comprendre. Mais rien ne changeait. Au contraire : il râlait quand je ramenais des produits « inutiles », il critiquait mes choix (« Pourquoi acheter du bio ? »), il soupirait devant le ticket de caisse.

Un soir, j’ai craqué.

— Marc, tu te rends compte que c’est toujours moi qui paie les courses ?

Il a haussé les épaules.

— Tu fais ça parce que tu veux. Moi, je peux manger des pâtes tous les jours.

J’ai eu envie de hurler. Ce n’est pas une question de pâtes ou de fromage ! C’est une question de partage, d’équilibre. Je ne veux pas être sa mère ni sa gestionnaire de budget.

J’en ai parlé à ma mère. Elle m’a dit :

— Tu dois poser tes limites, Noémie. Sinon tu vas t’épuiser.

Mais comment poser des limites sans créer un conflit ? Comment expliquer à Marc que ce n’est pas normal d’attendre que l’autre fasse tout ?

Un dimanche matin, j’ai tenté une nouvelle approche.

— Et si on faisait les courses ensemble aujourd’hui ?

Il a grimacé.

— Franchement, ça me saoule… Tu sais très bien ce qu’il faut acheter.

J’ai senti une boule se former dans ma gorge. J’ai pris mon manteau et je suis partie seule au supermarché. Dans les rayons bondés, j’ai croisé des couples qui riaient ensemble devant les étals de fruits. Moi, j’avançais machinalement, la liste à la main, le cœur lourd.

Le soir même, j’ai décidé de faire les comptes. J’ai sorti tous les tickets de caisse accumulés dans un tiroir. Plus de 300 euros par mois en moyenne… pour deux ! J’ai pris une grande feuille et j’ai tout noté : le pain, le lait, les légumes, le vin pour ses amis quand ils viennent regarder le foot…

Quand il est rentré dans la cuisine, je lui ai tendu la feuille.

— Regarde combien je dépense chaque mois pour nous deux.

Il a lu sans émotion apparente.

— Bah… c’est normal non ? Tu fais plus souvent les courses que moi.

J’ai eu envie de pleurer. Normal ? Depuis quand est-ce normal qu’une seule personne assume tout ?

Les jours ont passé et rien n’a changé. J’ai essayé d’en parler à ses amis lors d’un dîner.

— Marc n’aime pas faire les courses — il préfère déléguer !

Ils ont ri. Moi aussi j’ai ri… jaune.

Un soir d’hiver, alors que je rentrais sous la pluie avec des sacs trop lourds pour moi seule, j’ai compris que ce n’était pas qu’une question d’argent. C’était une question de respect et d’attention. Je me sentais invisible dans mon propre couple.

J’ai commencé à acheter moins. À ne plus remplir le frigo comme avant. À ne plus anticiper ses envies ou ses besoins. Il a râlé :

— Y’a plus rien à manger !

J’ai répondu calmement :

— Tu peux aussi aller faire les courses si tu veux.

Il m’a regardée comme si je venais d’une autre planète.

Ce soir-là, j’ai pleuré longtemps dans la salle de bains. Pas seulement pour l’argent ou la fatigue physique… mais pour tout ce que cela révélait sur notre relation : le manque d’écoute, l’absence de partage véritable.

Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce que Marc est simplement inconscient ou profondément égoïste ? Est-ce moi qui en demande trop ? Ou bien est-ce normal d’attendre un minimum d’équilibre dans un couple ?

Et vous… qu’en pensez-vous ? Est-ce que l’amour peut survivre sans partage au quotidien ?