J’ai fermé les yeux sur sa trahison… jusqu’au jour où la rue m’a ouvert les miens

« Tu rentres encore tard, Étienne ? » Ma voix tremble, mais je fais semblant de ne pas entendre le silence qui s’installe entre nous. Il enfile sa veste, évite mon regard. « J’ai une réunion, Claire. Ne m’attends pas. »

Je ferme les yeux. Encore une fois. Depuis des années, je me persuade que tout va bien, que ces messages furtifs sur son téléphone, ces parfums inconnus sur ses chemises, ne sont que le fruit de mon imagination. Je me répète que pour nos enfants, Léa et Paul, il vaut mieux une famille bancale qu’une famille brisée.

Mais ce soir-là, alors que je rentre des courses, les bras chargés de sacs, la pluie commence à tomber. Je presse le pas sur le trottoir de la rue de la République. Soudain, mon pied glisse sur une plaque d’égout mouillée. Tout devient flou. Je sens la douleur éclater dans ma hanche, puis le noir.

Quand je rouvre les yeux, tout est blanc et froid. L’odeur de l’hôpital me prend à la gorge. Une infirmière me sourit : « Bonjour madame Dubois, vous avez eu une belle frayeur ! »

Je cherche Étienne du regard. Il n’est pas là. À la place, ma sœur Camille serre ma main. Ses yeux sont rouges d’inquiétude. « Claire… tu as eu un accident. On t’a opérée cette nuit. »

Les jours passent. Camille vient chaque matin, m’apporte des croissants, me raconte les bêtises de ses enfants. Léa et Paul me rendent visite après l’école, leurs dessins colorés tapissent les murs de ma chambre. Mais Étienne… Étienne n’est venu qu’une fois. Il est resté dix minutes, a regardé sa montre trois fois, puis il est reparti en marmonnant qu’il avait du travail.

Un soir, alors que je somnole, j’entends Camille parler à voix basse avec l’infirmière dans le couloir :
— Elle mérite mieux que ça… Il ne vient jamais !
— Vous savez, on voit beaucoup de familles ici. On voit vite qui tient vraiment à vous.

Le lendemain, Camille s’assoit près de moi et me prend la main :
— Claire… tu ne peux pas continuer comme ça. Tu te rends compte que tu es seule ?

Je sens mes larmes couler sans bruit. Toute ma vie, j’ai voulu croire qu’en fermant les yeux sur ses écarts, je protégeais mes enfants. Mais qui me protège, moi ?

Le jour de ma sortie de l’hôpital, Étienne vient me chercher en voiture. Il ne dit rien pendant tout le trajet. À la maison, il pose mes affaires dans l’entrée et retourne dans son bureau sans un mot.

Le soir venu, alors que je peine à monter les escaliers avec ma béquille, j’entends Léa pleurer dans sa chambre. Je frappe doucement.
— Qu’est-ce qu’il y a ma chérie ?
— Papa n’est jamais là… Il ne t’aime plus ?

Son innocence me transperce le cœur. Je m’assois près d’elle et la serre fort contre moi.
— Ce n’est pas ta faute, Léa. Parfois les adultes font des erreurs…

Les semaines passent et je réapprends à marcher. Camille continue de venir chaque jour. Elle cuisine pour nous, aide Paul avec ses devoirs. Un soir, alors que nous dînons tous ensemble (sans Étienne bien sûr), elle me regarde droit dans les yeux :
— Claire… tu dois penser à toi maintenant.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je repense à toutes ces années où j’ai accepté l’inacceptable par peur du vide, par peur du regard des autres, par peur de briser ce qui était déjà fissuré.

Un matin, alors qu’Étienne s’apprête à partir au travail (ou ailleurs…), je me poste devant la porte :
— On doit parler.
Il soupire :
— Pas maintenant Claire, je suis pressé.
Je bloque la porte avec ma béquille :
— Non Étienne. Maintenant.

Il lève enfin les yeux vers moi. Je vois passer une ombre d’agacement dans son regard.
— Tu veux quoi ? Que je m’excuse ? Que je fasse semblant ?

Je prends une grande inspiration :
— Non. Je veux juste que tu sois honnête. Tu ne m’aimes plus depuis longtemps. Tu as quelqu’un d’autre ?
Il détourne les yeux.
— Oui.

Le mot claque comme une gifle mais étrangement… je me sens soulagée.
— Alors pourquoi restes-tu ?
Il hausse les épaules :
— Pour les enfants… pour éviter les complications…

Je souris tristement :
— Les enfants voient tout Étienne. Ils souffrent plus de nos silences que de nos disputes.

Il ne répond rien et quitte la maison sans se retourner.

Ce soir-là, j’annonce à Léa et Paul que papa et maman vont se séparer. Léa pleure dans mes bras mais Paul me regarde avec ses grands yeux sérieux :
— Tu seras plus heureuse maintenant maman ?
Je fonds en larmes et le serre contre moi.

Les mois passent. La procédure de divorce est longue et douloureuse mais je me sens renaître peu à peu. Camille est toujours là ; elle m’aide à retrouver confiance en moi. Je reprends mon travail à la médiathèque du quartier ; les collègues m’accueillent avec chaleur et bienveillance.

Un jour, alors que je range des livres dans les rayons, une dame âgée m’aborde :
— Vous avez l’air différente… plus lumineuse !
Je souris pour la première fois depuis longtemps :
— Merci… c’est peut-être parce que j’ai enfin ouvert les yeux sur ma propre vie.

Aujourd’hui, je ne prétends plus que tout va bien mais j’avance un pas après l’autre, entourée de ceux qui m’aiment vraiment.

Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour sauver votre famille ? Faut-il tout accepter au nom du « bien » des enfants ?