J’ai failli tout perdre : comment la foi m’a sauvé, maman et moi, de la ruine

— Maman, pourquoi tu pleures ?

Je n’oublierai jamais ce matin-là. Le soleil peinait à traverser les rideaux gris de notre petit appartement à Montreuil. Ma mère, assise à la table de la cuisine, serrait entre ses mains tremblantes une pile de factures. Son visage était ravagé par les larmes. J’avais 22 ans, je venais de finir mes études, et je croyais naïvement que le pire était derrière nous. Mais ce matin-là, j’ai compris que la vraie vie commençait.

— Ce n’est rien, ma chérie, va te préparer pour ton entretien, murmura-t-elle sans me regarder.

Mais je savais que ce n’était pas rien. Les mots EDF, URSSAF, « Dernier avis avant coupure » me sautaient aux yeux. Je sentais la colère monter contre ce monde injuste qui nous avait laissées tomber après le décès de mon père. Depuis trois ans, maman cumulait les ménages et moi les petits boulots. Mais cette fois, c’était trop. La machine s’emballait : le loyer en retard, le frigo vide, les voisins qui évitaient notre regard dans l’ascenseur.

Je suis sortie dans la rue, le cœur lourd. Sur le chemin du métro, j’ai prié. Pas une prière apprise au catéchisme, non. Une prière viscérale : « Seigneur, aide-moi à ne pas sombrer. Donne-moi la force de tenir pour elle. »

L’entretien d’embauche chez Monoprix s’est mal passé. Trop diplômée pour un poste de caissière, pas assez d’expérience pour autre chose. J’ai erré dans les rayons en pensant à maman qui devait affronter seule le facteur et ses lettres menaçantes.

Le soir, en rentrant, j’ai trouvé ma mère assise sur le canapé, une Bible ouverte sur les genoux. Elle murmurait des psaumes entre deux sanglots. Je me suis assise à côté d’elle et j’ai pris sa main.

— On va s’en sortir, maman. Je te le promets.

— Tu crois encore à tout ça ? À Dieu ? À la prière ?

— Oui… Parce qu’il ne nous reste plus que ça.

Ce soir-là, on a prié ensemble pour la première fois depuis des années. Pas pour un miracle, mais pour avoir le courage d’affronter le lendemain.

Les jours suivants ont été une succession d’humiliations : faire la queue à la CAF, supplier l’assistante sociale de nous accorder une aide d’urgence, demander des colis alimentaires à la paroisse Saint-Joseph. J’avais honte. Honte de croiser les regards compatissants ou méprisants des bénévoles.

Un soir, alors que je rentrais d’un entretien raté de plus, j’ai trouvé maman en train de préparer une soupe avec trois pommes de terre et un vieux poireau.

— Tu sais, Claire, quand j’étais petite à Limoges, ma mère disait toujours : « Quand on n’a plus rien, il nous reste Dieu et la famille. »

J’ai souri tristement. Mais au fond de moi, une petite flamme s’est rallumée.

Le lendemain matin, j’ai décidé d’aller à la messe. Pas par habitude, mais par besoin vital de silence et d’espoir. Le prêtre a parlé du courage des femmes qui tiennent debout malgré tout. J’ai pleuré discrètement dans mon coin. À la sortie, une dame âgée m’a abordée.

— Vous allez bien, ma petite ?

Je n’ai pas pu mentir. Les mots sont sortis tout seuls :

— On n’a plus rien… Je ne sais plus comment aider ma mère.

Elle m’a serrée dans ses bras et m’a proposé un café chez elle. Elle s’appelait Madeleine. Elle m’a écoutée sans juger et m’a parlé de son fils qui avait traversé des galères similaires.

Grâce à elle, j’ai trouvé un petit boulot d’aide à domicile chez une voisine âgée. Ce n’était pas grand-chose mais c’était un début. Chaque soir, je racontais à maman les petites victoires du jour : un sourire d’une vieille dame, un billet glissé discrètement dans ma poche.

Petit à petit, on a remonté la pente. Maman a trouvé un poste d’agent d’entretien dans une école primaire grâce à une amie de la paroisse. On a pu payer une partie des dettes et remplir le frigo.

Mais ce n’est pas l’argent qui nous a sauvées. C’est cette force invisible qu’on a puisée dans la foi et dans l’amour filial. C’est dans ces moments où tout semblait perdu qu’on a découvert qu’on était capables du pire comme du meilleur.

Un soir d’été, alors qu’on dînait enfin sans compter les morceaux de pain, maman m’a regardée avec tendresse :

— Tu sais Claire… Je crois que Dieu nous a entendues. Mais surtout… il nous a donné la force de ne pas baisser les bras.

Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce que c’est vraiment Dieu qui nous a aidées ? Ou est-ce simplement l’amour et la solidarité humaine ? Et vous… qu’est-ce qui vous donne la force de tenir quand tout s’écroule autour de vous ?