J’ai arrêté d’aider ma fille financièrement – maintenant je ne vois plus mon petit-fils. Ai-je été seulement un portefeuille pour elle ?

« Tu ne comprends donc pas, maman ? J’ai besoin de cet argent pour finir le mois ! »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante. Je me revois, debout dans la cuisine, les mains tremblantes sur la table en formica, cherchant mes mots. J’aurais voulu lui expliquer que la retraite ne suffit plus, que les factures s’accumulent, que je dois parfois choisir entre le chauffage et un bon repas. Mais devant sa colère, j’ai baissé les yeux. Ce jour-là, j’ai dit non pour la première fois.

Depuis, le silence s’est installé. Un silence lourd, épais, qui me serre la gorge chaque matin. Cela fait un an que je n’ai pas vu Arthur, mon petit-fils. Un an sans ses bras autour de mon cou, sans ses rires qui réchauffaient l’appartement. Je regarde les photos sur le buffet : Arthur déguisé en pirate à la kermesse de l’école, Camille rayonnante derrière lui. Où est passée cette complicité ?

Je me souviens de tout ce que j’ai fait pour elle. J’ai élevé Camille seule après que son père nous a quittées. J’ai cumulé deux emplois : caissière le matin à l’Intermarché du quartier, femme de ménage l’après-midi chez les voisins plus aisés. Je rentrais épuisée, mais je trouvais toujours la force de lui préparer son plat préféré : des coquillettes au jambon avec beaucoup de gruyère râpé. Je n’ai jamais compté mes heures ni mon argent pour elle. Quand elle a voulu faire des études à Lyon, j’ai pris un crédit pour payer sa chambre universitaire. Quand Arthur est né et que le père s’est volatilisé, j’étais là, encore et toujours.

Mais aujourd’hui, je ne peux plus. Les temps sont durs pour tout le monde. La pension de retraite ne suffit pas à couvrir mes besoins et ceux de Camille. J’ai dû arrêter de l’aider financièrement. Et c’est là que tout a basculé.

Un soir d’octobre, j’ai tenté d’appeler Camille :
— Camille, tu sais que tu me manques… Arthur aussi…
— Maman, je n’ai pas le temps. Et franchement, si tu ne peux plus m’aider, je ne vois pas ce qu’on a à se dire.

La tonalité a retenti dans mon oreille comme une gifle. J’ai pleuré toute la nuit.

Les voisins me regardent avec pitié quand ils me croisent dans l’ascenseur. Madame Lefèvre m’a glissé un jour : « Vous savez, il faut parfois penser à soi… » Mais comment penser à moi quand mon cœur est brisé ?

Je me suis inscrite à l’atelier tricot du centre social pour ne pas sombrer dans la solitude. Les autres mamies parlent de leurs petits-enfants avec fierté : « Ma petite Lucie a eu son premier rôle dans la pièce de théâtre ! » Moi, je souris poliment et je serre les dents pour ne pas pleurer.

Un dimanche matin, alors que je rangeais les affaires d’Arthur restées chez moi – son doudou préféré, ses dessins maladroits – j’ai trouvé une lettre qu’il m’avait écrite : « Mamie, tu es la meilleure du monde. » J’ai éclaté en sanglots.

J’ai tenté une dernière fois de renouer le dialogue avec Camille. Je lui ai écrit une longue lettre où je lui expliquais tout : mes difficultés financières, ma tristesse de ne plus voir Arthur, mon amour inconditionnel pour elle. Pas de réponse.

Le soir de Noël, j’ai dressé la table pour trois comme chaque année. J’ai attendu en vain le bruit de la sonnette. À minuit, j’ai soufflé les bougies et j’ai mangé seule une part de bûche industrielle.

Je me demande sans cesse : ai-je raté quelque chose ? Ai-je trop donné ? Ou pas assez ? Est-ce l’argent qui fait tenir une famille ou bien l’amour ?

Parfois, la colère monte : comment peut-elle me punir ainsi ? Comment peut-on couper sa mère et priver son enfant d’une grand-mère aimante simplement parce que l’argent ne coule plus à flots ?

Mais la plupart du temps, c’est la tristesse qui l’emporte. Je vis dans l’attente d’un signe, d’un message, d’une visite surprise qui ne vient jamais.

Aujourd’hui encore, alors que j’écris ces lignes sur un vieux cahier d’écolier, je me demande : suis-je vraiment réduite à un simple portefeuille aux yeux de ma fille ? Est-ce cela être mère en France aujourd’hui ?

Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être aimé(e) seulement pour ce que vous pouviez donner ?