J’ai accueilli mon ex-belle-fille chez moi… et maintenant mon fils ne me parle plus : Mon cœur de mère est-il à blâmer ?

« Tu préfères donc Camille à ta propre famille ? » La voix de Thomas résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, pleine d’une colère que je n’avais jamais entendue chez lui. Il a claqué la porte si fort que le miroir du couloir en a vibré. Je suis restée là, figée, la main sur la poignée, le cœur battant à tout rompre. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Je m’appelle Françoise, j’ai 62 ans, et je croyais avoir tout vu dans la vie. Mais rien ne m’avait préparée à ce dilemme : choisir entre mon fils unique et celle que j’ai longtemps considérée comme ma fille. Camille est entrée dans notre famille il y a dix ans, jeune étudiante en droit, pleine de vie et de rêves. Elle et Thomas étaient inséparables. J’aimais leur complicité, leur façon de se chamailler pour un oui ou pour un non, puis de se réconcilier autour d’un bon plat que je préparais le dimanche.

Mais la vie n’est pas un conte de fées. Après sept ans de mariage, tout s’est effondré. Des disputes, des silences, des reproches… Jusqu’au jour où ils ont décidé de divorcer. J’ai respecté leur choix, même si cela m’a brisé le cœur. J’ai tenté de rester neutre, de ne pas prendre parti. Mais comment rester indifférente quand on voit deux êtres qu’on aime souffrir ?

Il y a trois mois, Camille m’a appelée en larmes. Elle venait de perdre son emploi dans un cabinet d’avocats à Lyon, n’arrivait plus à payer son loyer et risquait de se retrouver à la rue. Elle n’avait plus personne sur qui compter : ses parents vivent à Bordeaux et ne peuvent pas l’aider. Sans réfléchir, j’ai proposé qu’elle vienne s’installer chez moi à Villeurbanne, le temps de se remettre sur pied.

Je croyais faire preuve d’humanité. Mais dès que Thomas l’a appris, il a explosé :

— Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu me trahis !

— Thomas, elle n’a nulle part où aller…

— Ce n’est plus ta famille !

Ses mots m’ont transpercée. Comment pouvait-il penser que j’abandonnais ma propre chair ? Je n’ai pas su quoi répondre. Depuis ce jour-là, il ne décroche plus au téléphone. Il ignore mes messages, mes invitations à dîner, même mes tentatives maladroites de lui expliquer.

Camille, elle, fait tout pour ne pas déranger. Elle participe aux tâches ménagères, cherche du travail tous les jours, s’excuse presque d’exister. Parfois, je la surprends en train de pleurer dans sa chambre. Je me sens impuissante face à sa détresse et à celle de mon fils.

Un soir, alors que je préparais une soupe aux légumes — la préférée de Thomas — Camille est venue s’asseoir à la table de la cuisine.

— Françoise… Je crois qu’il vaudrait mieux que je parte. Je ne veux pas être la cause de vos problèmes.

— Camille, tu n’es pas responsable de cette situation. C’est moi qui ai pris cette décision.

— Mais Thomas… Il ne te pardonnera jamais.

Je me suis assise en face d’elle, les mains tremblantes.

— Tu sais, quand Thomas était petit et qu’il tombait malade, je restais des nuits entières à veiller sur lui. Je donnerais tout pour le protéger… Mais aujourd’hui, je ne sais plus comment faire.

Elle a posé sa main sur la mienne.

— Peut-être qu’il a juste besoin de temps.

Mais le temps passe et rien ne change. Les semaines défilent. Les voisins commencent à parler : « Tu as vu que Françoise héberge encore son ex-belle-fille ? » Même ma sœur Monique me reproche d’être trop gentille :

— Tu te fais marcher sur les pieds ! Pense un peu à toi !

Mais comment penser à moi quand ma famille se déchire ?

Un dimanche matin, alors que je rentrais du marché avec un panier plein de fruits frais — j’espérais secrètement croiser Thomas — je l’ai aperçu au loin devant la boulangerie. Mon cœur s’est emballé. J’ai couru vers lui.

— Thomas ! Attends !

Il s’est arrêté à contrecœur.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux juste te parler…

— Il n’y a rien à dire. Tu as choisi ton camp.

J’ai senti les larmes monter.

— Ce n’est pas une question de camp… Camille avait besoin d’aide. Tu aurais fait pareil pour un ami en difficulté.

Il a détourné les yeux.

— Tu ne comprends pas… C’est trop dur pour moi de savoir qu’elle vit chez toi alors que moi je galère avec mes propres problèmes.

J’ai voulu le prendre dans mes bras mais il a reculé.

— Laisse-moi tranquille.

Il est parti sans se retourner. Je suis restée là, seule sur le trottoir, avec mon panier qui pesait soudain une tonne.

Depuis ce jour-là, je me demande sans cesse : ai-je eu tort d’aider Camille ? Aurais-je dû penser d’abord à mon fils ? Ou bien est-ce justement ça, être mère : aimer sans condition, même si cela signifie perdre ce qu’on a de plus cher ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment choisir entre son enfant et quelqu’un qu’on aime comme sa propre fille ?