« Ils pensaient que je n’étais qu’une adresse » – Confession d’une tante parisienne

« Tu sais, Tata, tu pourrais faire tellement mieux de cet appartement… »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête. C’était un dimanche pluvieux, la pluie tambourinait sur les vitres de mon salon du Marais. J’avais préparé un gâteau au yaourt, comme chaque fois qu’elles venaient. Camille, ma nièce, et sa mère, ma sœur aînée, Sylvie. Elles étaient assises côte à côte, les yeux rivés sur la tapisserie défraîchie, mais je sentais bien que ce n’était pas la décoration qui les préoccupait.

Je m’appelle Françoise. J’ai soixante-deux ans, et j’ai passé la majeure partie de ma vie entourée de livres et de silence. Trente ans à la bibliothèque municipale du 11e arrondissement, à ranger des romans que je n’osais même plus lire tant la vie réelle me paraissait fade en comparaison. Je n’ai jamais eu d’enfants, ni de mari. Ma famille, c’était Sylvie et Camille, et quelques souvenirs d’enfance dans la maison de nos parents à Chartres.

Mais depuis quelques mois, quelque chose avait changé. Elles venaient plus souvent. Camille me demandait si je n’avais pas envie de voyager, de « profiter de la vie ». Sylvie me parlait de ses soucis d’argent, des loyers parisiens qui explosaient, du rêve de Camille d’ouvrir une galerie d’art. Et toujours, leurs regards glissaient sur les moulures du plafond, sur la porte cochère massive qui faisait la fierté de l’immeuble.

Un soir, alors que je débarrassais la table, j’ai surpris une conversation à voix basse dans le couloir.

— Elle ne s’en sert même pas vraiment, tu as vu ?
— Chut, Camille ! Ce n’est pas le moment…

J’ai senti un froid glacial me traverser. Je n’étais plus Françoise, la tante un peu bizarre qui collectionne les éditions originales. J’étais devenue une adresse sur un acte notarié. Un potentiel.

Les semaines suivantes, tout s’est accéléré. Camille m’a proposé d’installer une colocataire « pour ne plus être seule ». Sylvie m’a parlé d’un « conseiller financier » qui pourrait m’aider à « optimiser mon patrimoine ». Un jour, elles sont venues avec un agent immobilier sous prétexte de « faire estimer l’appartement pour l’assurance ».

— Tu sais, Tata, avec ce que ça vaut aujourd’hui… Tu pourrais t’acheter une petite maison en Bretagne et vivre tranquille !

J’ai ri jaune. Moi ? Quitter Paris ? Quitter mes livres ? Je savais bien ce qu’elles voulaient : que je parte pour qu’elles puissent récupérer l’appartement. Je n’étais plus qu’un obstacle entre elles et leur rêve bourgeois.

Un soir d’octobre, j’ai craqué. J’ai vidé une bouteille de vin rouge toute seule devant la fenêtre ouverte sur la rue Vieille-du-Temple. J’ai pleuré comme une enfant. Je me suis sentie trahie, invisible. Toute ma vie à me rendre utile aux autres – à la bibliothèque, à la maison – et voilà qu’on me réduisait à quatre murs et un code postal.

Le lendemain matin, j’ai décidé que ça suffisait. J’ai appelé Camille.

— Camille, il faut qu’on parle.
— Oui ?
— Je ne suis pas morte. Je ne suis pas un appartement vide. Je suis ta tante.

Silence au bout du fil.

— Mais Tata… On voulait juste t’aider…
— Non. Vous vouliez vous aider vous-mêmes.

J’ai raccroché en tremblant. Je n’avais jamais parlé aussi fort de toute ma vie.

Les semaines suivantes ont été tendues. Sylvie m’a envoyé des messages culpabilisants : « Tu sais bien que Camille galère… Tu pourrais faire un geste pour ta famille… » J’ai failli céder. Mais chaque fois que je passais devant la bibliothèque du quartier ou que je croisais le regard bienveillant du boulanger en bas de chez moi, je me rappelais qui j’étais : Françoise, pas une adresse.

J’ai commencé à sortir plus souvent. J’ai rejoint un club de lecture au café d’à côté. J’ai rencontré Lucienne, une veuve excentrique qui m’a appris à jouer au tarot. Petit à petit, j’ai repris goût à la vie – la vraie, pas celle que ma famille voulait m’imposer.

Un jour, Camille est revenue. Elle avait les yeux cernés et l’air fatigué.

— Je suis désolée, Tata. On a été égoïstes. On t’a vue comme une solution à nos problèmes…

J’ai pleuré dans ses bras. Peut-être qu’on allait pouvoir se retrouver autrement.

Aujourd’hui encore, il m’arrive d’avoir peur : peur de finir seule, peur que tout recommence. Mais je sais maintenant que ma voix compte.

Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression d’être réduit à ce que vous possédez ? Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à ceux qui nous voient comme un simple héritage ?