Entre Deux Mondes : Quand Mon Mari Devient Un Étranger Dans Notre Propre Vie

— Tu ne comprends donc pas, Claire ? Ici, je respire enfin !

La voix de Luc résonne dans la cuisine, brisant le silence du matin. Je serre ma tasse de café, les mains tremblantes. Par la fenêtre, la brume s’accroche encore aux champs, comme un voile entre moi et la vie que j’ai laissée derrière moi. Paris me manque. Le bruit, la lumière, l’odeur du métro même… tout ce qui faisait mon quotidien.

— Et moi, Luc ? Moi, je suffoque ici !

Ma voix s’étrangle. Il détourne le regard, fixant obstinément le vieux carrelage. Depuis six mois que nous avons quitté notre appartement du 11ème pour cette maison en Bourgogne, chaque jour ressemble à une lutte. Luc s’épanouit au jardin, les mains dans la terre, tandis que je me débats avec la solitude et les souvenirs.

Tout a commencé lors de ce fameux week-end chez mes parents à Paris. Ma mère avait préparé son fameux gratin dauphinois, mon père racontait ses anecdotes du quartier. Luc, lui, n’a pas décroché un mot. Sur le chemin du retour, il a explosé :

— Je ne peux plus vivre dans cette ville étouffante ! On n’est jamais seuls, jamais tranquilles…

J’ai cru à une crise passagère. Mais il a insisté. Il voulait des poules, un potager, le silence. Moi, je voulais les terrasses de café, les expos, mes amies. Nous avons fini par céder chacun un peu : lui sur la distance (pas trop loin de Paris), moi sur le mode de vie (une maison avec jardin).

Mais ici, tout est différent. Les voisins nous observent comme des bêtes curieuses. Madame Lefèvre m’a demandé hier :

— Vous comptez rester longtemps ? On n’a pas l’habitude des gens de la ville ici…

Je me suis sentie étrangère dans ma propre maison. Luc, lui, s’est fondu dans le décor. Il aide à la ferme voisine, discute avec les anciens au bistrot du village. Il rit d’un rire que je ne lui connaissais pas.

Un soir, alors que je rentrais du supermarché (le seul à 20 km), j’ai surpris Luc et notre voisine Élodie en train de discuter devant le portail. Ils riaient aux éclats. J’ai ressenti une pointe de jalousie — ou était-ce de la peur ?

— Tu t’intègres bien…
— C’est normal, non ? Ici au moins les gens sont vrais.

Je n’ai rien répondu. Mais cette phrase m’a hantée toute la nuit.

Les disputes se sont multipliées. Pour un rien : le pain trop blanc, la connexion internet trop lente, le coq qui chante à 5h du matin. Un soir d’orage, tout a explosé.

— Tu regrettes d’être venue ?
— Oui ! Je ne me reconnais plus ici… Et toi non plus !

Il a claqué la porte et disparu dans la nuit noire. J’ai pleuré comme une enfant perdue.

Le lendemain matin, il était là, assis sur le banc devant la maison, les yeux rougis.

— Je voulais juste qu’on soit heureux…
— Mais à quel prix ?

Le silence s’est installé entre nous comme un mur invisible.

Les semaines ont passé. Luc s’est investi dans l’association du village ; moi j’ai tenté d’organiser un club de lecture — sans succès. Les femmes du village me regardaient avec méfiance.

Un dimanche matin, alors que je préparais des crêpes pour oublier ma tristesse, ma mère a appelé.

— Claire, tu as l’air fatiguée… Tu veux rentrer quelques jours ?

J’ai hésité. Partir serait admettre l’échec. Rester signifiait m’effacer un peu plus chaque jour.

Luc est entré dans la cuisine à ce moment-là.

— C’était ta mère ?
— Oui… Elle voudrait que je vienne à Paris.
— Tu veux y aller ?

J’ai vu l’angoisse dans ses yeux. Pour la première fois depuis des mois, il semblait comprendre ma douleur.

— Je ne sais plus ce que je veux…

Il s’est approché et m’a pris la main.

— On a fait ce choix ensemble… Mais si tu veux rentrer à Paris, je te suivrai.

J’ai éclaté en sanglots. Ce n’était pas Paris que je voulais — c’était retrouver celui que j’aimais.

Ce soir-là, nous avons parlé jusqu’à l’aube. De nos rêves brisés et de nos espoirs encore vivants. Nous avons décidé d’essayer encore — mais différemment. Luc a accepté de passer plus de temps avec moi en ville ; j’ai promis d’apprendre à aimer certains aspects de la campagne.

Mais parfois, quand le vent souffle fort sur les champs et que la nuit tombe trop vite, je me demande : peut-on vraiment appartenir à deux mondes à la fois sans se perdre soi-même ? Et vous… avez-vous déjà eu l’impression de devenir étranger dans votre propre vie ?