« Camille, tu as accouché ? Montre-nous le bébé ! » – Le jour où j’ai craqué face à la curiosité du quartier
« Camille, tu as accouché ? Montre-nous le bébé ! »
La voix de Madame Lefèvre a claqué comme un fouet dans la cour, brisant le silence du matin. J’ai sursauté, serrant un peu plus fort la poignée de la poussette. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait réveiller mon fils, endormi pour la première fois depuis des heures. Je n’avais pas prévu de croiser qui que ce soit. Je voulais juste respirer, marcher, sentir l’air frais sur mon visage après des semaines enfermée entre quatre murs, à lutter contre les nuits blanches et les angoisses nouvelles.
Mais dans notre petite résidence de Tours, rien n’échappe à Madame Lefèvre. Retraitée depuis vingt ans, elle règne sur l’immeuble comme une gardienne du temple, surveillant les allées et venues depuis sa fenêtre du rez-de-chaussée. Elle connaît tout le monde, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait. Et surtout, elle ne supporte pas qu’on lui échappe.
Je me suis arrêtée, prise au piège. Elle s’est approchée, son éternel gilet rose sur les épaules, son regard perçant fixé sur la poussette.
— Alors ? Tu nous caches ce petit trésor ? On veut voir sa bouille !
J’ai senti mes joues chauffer. Derrière ses mots gentils se cachait une insistance qui me mettait mal à l’aise. J’ai bredouillé :
— Il dort… Je préfère ne pas le déranger.
Elle a esquissé un sourire pincé.
— Oh, mais voyons ! Un bébé, ça dort tout le temps ! Allez, juste un petit coup d’œil…
J’ai reculé d’un pas. Je sentais déjà les regards des autres voisins derrière leurs rideaux. Ici, tout le monde attendait ce moment : voir le bébé de Camille, la discrète du troisième étage, celle qui ne parle jamais de ses problèmes et qui sourit poliment dans l’ascenseur.
Mais ils ne savaient rien de mes nuits à pleurer en silence parce que Paul, mon mari, rentrait de plus en plus tard du travail. Rien de mes doutes sur ma capacité à être mère alors que ma propre mère me répétait au téléphone : « Tu verras, c’est naturel… » Rien de ma solitude immense depuis que j’avais quitté Paris pour suivre Paul ici, loin de mes amies et de ma famille.
Madame Lefèvre a tendu la main vers la capote de la poussette. J’ai réagi sans réfléchir :
— Non !
Ma voix a claqué plus fort que je ne l’aurais voulu. Un silence gênant s’est installé. Elle m’a regardée comme si je venais de commettre un crime.
— Oh… excuse-moi, Camille… Je voulais juste…
J’ai vu son visage se fermer. Derrière elle, Monsieur Dubois est sorti pour arroser ses géraniums et a lancé un regard curieux dans notre direction. J’ai senti la colère monter en moi, mêlée à une honte sourde.
Pourquoi devrais-je me justifier ? Pourquoi devrais-je exposer mon enfant comme une curiosité ?
J’ai pris une grande inspiration.
— Je comprends que vous soyez curieuse… Mais c’est mon fils. J’ai besoin qu’on respecte notre intimité.
Elle a haussé les épaules, vexée.
— On ne peut plus rien demander maintenant… Les jeunes sont tellement susceptibles…
J’ai senti les larmes me monter aux yeux. J’ai poussé la poussette vers la sortie de la cour, fuyant les regards et les chuchotements qui commençaient déjà à circuler derrière moi.
Sur le trottoir, j’ai ralenti le pas. Mon téléphone a vibré : un message de Paul. « Je rentre tard encore ce soir. Désolé. » J’ai eu envie de crier.
Je me suis assise sur un banc du square voisin. Le vent jouait dans les feuilles des platanes. Mon fils dormait toujours paisiblement. J’ai caressé sa petite main minuscule et j’ai laissé couler mes larmes.
Pourquoi est-ce si difficile d’être mère aujourd’hui ? Entre les attentes des autres, les conseils non sollicités, la pression d’être parfaite… Je me sentais épuisée.
J’ai repensé à ma mère qui me disait toujours : « Dans notre village, tout le monde s’occupait des enfants des autres. » Mais ici, ce n’est pas de l’entraide que je ressens. C’est une curiosité intrusive, une attente permanente de conformité.
Le soir venu, Paul est rentré alors que je donnais le bain au petit. Il a posé son sac sans un mot et m’a embrassée distraitement sur le front.
— Tu as l’air fatiguée…
J’ai haussé les épaules.
— Tu sais, aujourd’hui j’ai eu une altercation avec Madame Lefèvre. Elle voulait absolument voir le bébé…
Il a soupiré.
— Tu sais comment elle est… Il faut laisser couler.
Mais moi je n’y arrive plus à « laisser couler ». J’en ai assez qu’on me dise comment je dois vivre ma maternité, assez qu’on attende de moi que je sois souriante et disponible alors que je me bats chaque jour contre mes propres doutes.
Plus tard dans la nuit, alors que tout le monde dormait enfin, je me suis assise dans la cuisine avec une tasse de thé froid entre les mains. J’ai repensé à cette journée et à toutes celles qui viendraient encore.
Est-ce que je finirai par trouver ma place ici ? Est-ce qu’on peut vraiment être soi-même dans un monde où chacun se croit autorisé à juger ou à exiger ?
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’étouffer sous le regard des autres ?