« Babou, pourquoi tu es toujours triste ? » : Le jour où ma petite-fille a brisé mon silence

« Babou, pourquoi tu es toujours triste ? »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, comme un écho qui refuse de s’éteindre. Elle était là, debout dans la cuisine, les joues barbouillées de confiture de fraises, ses cheveux blonds en bataille, tenant sa poupée contre elle. Elle me fixait avec cette intensité propre aux enfants, sans jugement, sans détour. J’ai senti mon cœur se serrer, mes mains trembler légèrement sur la tasse de café. J’ai détourné les yeux, incapable d’affronter la pureté de son regard.

— Je ne suis pas triste, ma chérie, ai-je murmuré, mais ma voix sonnait faux, même à mes propres oreilles.

Camille n’a pas insisté. Elle s’est contentée de hausser les épaules et de retourner à ses jeux, laissant derrière elle cette question suspendue dans l’air lourd de la cuisine. J’ai regardé par la fenêtre : dehors, le ciel gris de novembre pesait sur les toits de notre petit village du Loir-et-Cher. Les feuilles mortes tourbillonnaient sur la terrasse où, autrefois, je riais avec mes enfants.

Depuis la mort de mon mari, Jean-Pierre, il y a trois ans, la maison s’est vidée peu à peu. Mes deux fils vivent à Paris ; ils viennent rarement. Ma belle-fille, Claire, m’appelle parfois pour prendre des nouvelles, mais je sens bien qu’elle le fait par devoir plus que par envie. Et moi, je reste là, entourée des souvenirs qui me collent à la peau comme une seconde chair.

Le soir même, alors que Camille dormait dans la chambre d’amis, j’ai repensé à sa question. Pourquoi suis-je toujours triste ? Est-ce la solitude ? Le sentiment d’être devenue invisible ? Ou bien ce vide immense laissé par Jean-Pierre ?

Je me souviens du jour où il est parti. C’était un matin d’avril ; il avait préparé le café comme d’habitude. Il m’a embrassée sur le front avant de sortir acheter le pain. Il n’est jamais revenu. Accident de voiture sur la départementale. Depuis ce jour-là, tout a perdu sa couleur.

J’ai essayé de me reconstruire. J’ai rejoint le club des aînés du village, participé aux lotos et aux après-midis tricot. Mais rien n’y fait. Les conversations tournent en rond : les médicaments, les petits-enfants, les souvenirs d’un autre temps. Parfois, je me surprends à envier celles qui ont encore leur mari à leurs côtés.

Un dimanche, mon fils aîné, François, est venu déjeuner avec sa famille. La table était dressée comme autrefois : nappe blanche, vaisselle en porcelaine héritée de ma mère. Mais l’ambiance était tendue. François consultait sans cesse son téléphone ; Claire parlait à voix basse avec Camille. J’ai tenté de lancer une conversation :

— Vous vous souvenez du Noël où Jean-Pierre avait déguisé le chien en renne ?

Un silence gênant a suivi. François a soupiré :

— Maman, il faut que tu arrêtes de vivre dans le passé.

J’ai senti mes joues brûler. Je me suis levée pour aller chercher le dessert, les mains tremblantes.

Le soir venu, alors que je débarrassais la table seule dans la cuisine silencieuse, j’ai éclaté en sanglots. La solitude me rongeait de l’intérieur.

Quelques semaines plus tard, Camille est revenue passer le week-end chez moi. Cette fois-ci, elle a insisté pour dormir dans mon lit.

— Comme ça tu ne seras pas toute seule cette nuit !

Sa petite main s’est glissée dans la mienne sous la couette. J’ai senti une chaleur douce envahir mon cœur fatigué.

— Tu sais, Babou… Moi je t’aime même quand tu es triste.

J’ai eu envie de pleurer à nouveau, mais cette fois c’était différent. Il y avait dans ses mots une lumière que je n’avais pas ressentie depuis longtemps.

Le lendemain matin, nous avons préparé des crêpes ensemble. Camille riait aux éclats en renversant la farine partout. Pour la première fois depuis des mois, j’ai ri moi aussi.

Mais le soir venu, quand elle est repartie avec ses parents, le silence est revenu s’installer dans la maison. J’ai regardé autour de moi : les photos jaunies sur le buffet, le fauteuil vide de Jean-Pierre… Et cette question qui revenait sans cesse : pourquoi suis-je toujours triste ?

Est-ce que c’est ça, vieillir en France aujourd’hui ? Voir ses enfants partir loin pour leur travail ? Sentir qu’on n’a plus vraiment sa place ? Être réduite à un rôle de grand-mère qu’on convoque pour les vacances ou les week-ends ?

J’aimerais tant pouvoir dire à Camille que tout ira bien. Que la tristesse n’est pas une fatalité. Mais parfois, elle s’accroche à vous comme une ombre.

Ce soir encore, je regarde par la fenêtre le ciel qui s’assombrit sur le village endormi. Je pense à toutes ces femmes comme moi qui vivent seules dans leur maison trop grande, avec leurs souvenirs pour seule compagnie.

Est-ce que vous aussi vous ressentez cette solitude ? Est-ce qu’on finit tous par devenir invisibles un jour ?