Après vingt ans, j’ai retrouvé mon père qui m’a oubliée : « Je ne savais même pas que c’était ton anniversaire »
« Tu es sûre que c’est aujourd’hui ? » Sa voix résonne dans la petite brasserie de la rue de Belleville, hésitante, étrangère. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il ne se souvient même pas de mon anniversaire. Vingt ans sans nouvelles, et il ne sait même pas quel jour je suis née.
Je m’appelle Camille. J’ai vingt-sept ans, et aujourd’hui, je revois mon père pour la première fois depuis qu’il a claqué la porte de notre appartement à Montreuil. J’avais sept ans. Je me souviens de ses yeux gris, les mêmes que les miens, et du bruit sourd de la porte qui se referme. Pas de cris, pas de disputes. Juste un silence qui a envahi la maison, un vide que ma mère a tenté de combler avec des sourires forcés et des tartines au Nutella.
Ma grand-mère disait toujours : « Tu as les mains de ton père, Camille. Même façon de bouger, même façon de regarder les gens. » Longtemps, ça m’a suffi. Je me contentais de ces miettes d’héritage, ces fragments d’identité qu’on me laissait. Mais en grandissant, le manque s’est fait plus lourd. À chaque fête des pères à l’école primaire, je dessinais un visage flou, incapable de me rappeler la courbe exacte de son sourire.
Aujourd’hui, il est là, assis en face de moi, les cheveux plus gris que dans mes souvenirs, les mains nerveuses autour d’un verre d’eau. Il évite mon regard. Je sens la colère monter en moi, mêlée à une tristesse sourde.
— Tu sais… commence-t-il, mais sa voix se brise.
— Non, je ne sais pas. Dis-moi pourquoi tu es parti. Dis-moi pourquoi tu n’as jamais appelé, jamais écrit. Tu sais combien de fois j’ai attendu devant la fenêtre ?
Il baisse les yeux. Un silence gênant s’installe entre nous, seulement troublé par le brouhaha du café.
— Ta mère et moi… c’était compliqué. J’étais jeune, je ne savais pas comment être père. J’ai eu peur.
Je ris, un rire amer qui me surprend moi-même.
— Peur ? Et moi alors ? Tu crois que je n’ai pas eu peur ? Chaque fois qu’un homme passait dans la rue, j’espérais que ce soit toi. Chaque Noël, chaque anniversaire…
Il lève enfin les yeux vers moi. Ses pupilles grises brillent d’une lueur que je n’arrive pas à déchiffrer.
— Je suis désolé, Camille. Je ne peux pas revenir en arrière.
Je voudrais lui hurler que ce n’est pas assez. Que ses excuses ne combleront jamais les années perdues, les questions sans réponse, les nuits où j’ai pleuré en silence pour ne pas réveiller maman.
Mais je me tais. Parce qu’au fond, je sais que rien ne changera le passé.
Le serveur passe à côté de nous et demande :
— Tout va bien ?
Je hoche la tête mécaniquement. Mon père esquisse un sourire maladroit.
— Tu fais quoi dans la vie ?
La question me frappe comme une gifle. Il ne sait rien de moi. Il ignore tout de mes études d’architecture à Paris, des petits boulots pour payer mon loyer à Saint-Ouen, des soirées passées à dessiner des immeubles imaginaires pour oublier la réalité.
— Je suis architecte. Enfin… presque. J’ai fini mes études l’an dernier.
Il semble surpris.
— C’est bien… Tu dois être fière.
Je hausse les épaules. Fière ? Peut-être. Mais surtout fatiguée.
— Et toi ? Tu as refait ta vie ?
Il hésite avant de répondre.
— Oui… J’ai une compagne à Lyon. Elle a deux enfants.
Un pincement au cœur. Deux enfants qui ont eu ce que je n’aurai jamais : un père présent.
— Tu leur parles de moi ?
Il secoue la tête.
— Non… Je ne savais pas comment expliquer…
Je sens mes yeux s’embuer. Je détourne le regard vers la fenêtre embuée du café. Dehors, il pleut sur Paris. Les passants courent sous leurs parapluies colorés.
— Pourquoi tu es venu aujourd’hui ?
Il prend une longue inspiration.
— Ta grand-mère m’a appelé avant sa mort… Elle m’a dit que tu avais besoin de réponses. Que tu méritais mieux que le silence.
Je ferme les yeux un instant. Ma grand-mère… Celle qui m’a élevée quand maman travaillait tard à l’hôpital Lariboisière. Celle qui me disait toujours : « Un jour, il reviendra ». Elle n’aura jamais vu ce jour.
Le temps semble suspendu entre nous. Deux étrangers liés par le sang mais séparés par des années d’absence.
— Tu veux qu’on se revoie ? demande-t-il timidement.
Je réfléchis un instant. Ai-je vraiment envie de rouvrir cette blessure ? De lui donner une seconde chance ?
— Je ne sais pas… Peut-être. Mais il faudra du temps.
Il acquiesce en silence. Nous restons là encore quelques minutes, sans parler, chacun perdu dans ses pensées.
En sortant du café, la pluie s’est arrêtée. Je marche seule sur le trottoir mouillé, le cœur lourd mais étrangement apaisé.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner l’absence ? Est-ce qu’un parent qui part peut un jour redevenir un père ? Vous en pensez quoi vous ?