Après 30 ans, j’ai voulu retrouver mon ex-femme… mais la vie avait déjà tourné la page

« Tu n’as pas changé, Gérard. » Sa voix tremblait à peine, mais je sentais tout le poids de trente années dans ses mots. Nous étions assis face à face dans ce petit café de la rue des Martyrs, là où autrefois nous venions rire et refaire le monde. J’avais les mains moites, le cœur battant trop fort pour mon âge. Elle, Sylvie, mon ex-femme, avait ce regard doux mais distant, comme si elle me voyait à travers une vitre embuée.

Je n’ai pas dormi la veille. J’ai tourné en rond dans mon studio minuscule de Montreuil, repassant chaque scène de notre histoire : nos disputes pour des broutilles, les éclats de rire dans la cuisine, la naissance de notre fille Camille… et puis ce jour où j’ai claqué la porte, persuadé que l’herbe serait plus verte ailleurs. J’avais 24 ans, trop fier pour m’excuser, trop lâche pour affronter mes erreurs.

Trente ans plus tard, me voilà seul. Plus de travail – licenciement économique il y a deux ans –, plus de compagne – la dernière m’a quitté en me reprochant d’être « bloqué dans le passé ». Même Camille ne répond plus à mes messages depuis qu’elle est partie vivre à Lyon. Alors j’ai cherché Sylvie sur Facebook. Son profil était privé, mais j’ai reconnu son sourire sur la photo de groupe d’une association de quartier. J’ai hésité des jours avant de lui écrire.

« Pourquoi tu es venu, Gérard ? »

Sa question m’a coupé le souffle. J’ai voulu lui dire que je regrettais tout, que je n’avais jamais cessé de penser à elle. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. À la place, j’ai bredouillé :

— Je voulais juste savoir si… si tu allais bien.

Elle a souri tristement. « Je vais bien. »

Un silence gênant s’est installé. J’ai regardé ses mains : une alliance brillait à son annulaire gauche. Mon cœur s’est serré.

— Tu t’es remariée ?

Elle a hoché la tête. « Depuis quinze ans. Il s’appelle Philippe. Il est gentil… et il m’écoute. »

J’ai senti la honte me brûler le visage. Je me suis souvenu de toutes ces fois où je l’avais laissée parler dans le vide, trop absorbé par mes ambitions ou mes colères pour l’écouter vraiment.

— Et Camille ? ai-je demandé d’une voix faible.

— Elle va bien aussi. Elle a deux enfants maintenant. Tu sais… tu pourrais lui écrire. Mais il faudra du temps.

J’ai baissé les yeux. Je savais que j’avais raté quelque chose d’essentiel : être là pour elles.

Le serveur est venu déposer nos cafés. J’ai voulu saisir cette chance, dire tout ce que j’avais sur le cœur.

— Sylvie… Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir. Je croyais pouvoir recommencer… mais je vois bien que c’est trop tard.

Elle a posé sa main sur la mienne, brièvement.

— Gérard, tu ne peux pas effacer le passé. Mais tu peux choisir ce que tu fais maintenant.

Je suis resté là, incapable de bouger. Les souvenirs défilaient : les Noëls sans elles, les anniversaires oubliés, les messages non envoyés par fierté ou par peur du rejet.

En sortant du café, la pluie s’est mise à tomber. J’ai marché longtemps dans Paris, sans but précis. Les rues étaient pleines de couples qui se tenaient la main, de familles qui riaient sous les parapluies. Moi, j’étais invisible au milieu d’eux.

Le soir venu, j’ai ouvert une vieille boîte à chaussures où je gardais quelques photos jaunies : Sylvie en robe d’été sur la plage de Biarritz ; Camille bébé dans ses bras ; moi, jeune et sûr de moi, ignorant tout du prix du bonheur.

Je me suis demandé comment on fait pour recommencer à vivre quand on a tout perdu – l’amour, le travail, la famille. Est-ce qu’on peut encore se reconstruire à 54 ans ? Est-ce qu’on mérite une seconde chance quand on a gâché la première ?

J’ai pris mon téléphone et j’ai écrit un message à Camille : « Je pense à toi tous les jours. J’aimerais te revoir quand tu seras prête. »

Je ne sais pas si elle répondra. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai ressenti autre chose que du regret : une envie timide d’avancer.

Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page après avoir tant raté ? Ou bien sommes-nous condamnés à vivre avec nos regrets ? Qu’en pensez-vous ?