« Anne, tu dormiras dans la cuisine » : l’histoire d’une mère devenue étrangère chez elle

« Anne, tu dormiras dans la cuisine. »

La phrase claque dans l’air comme une gifle. Je reste figée, la main encore posée sur la poignée de ma valise. Paul, mon fils unique, évite mon regard. Camille, sa femme, croise les bras sur sa poitrine et détourne la tête vers la fenêtre. Je sens mes jambes trembler, mais je me force à sourire, à ne pas montrer que mon cœur vient de se fissurer.

Je n’aurais jamais cru en arriver là. Toute ma vie, je me suis dévouée à Paul. Après la mort de son père, j’ai travaillé jour et nuit comme aide-soignante à l’hôpital de Dijon pour qu’il ne manque de rien. Je n’ai jamais pris de vacances, jamais acheté de robe neuve. Tout était pour lui : les cours de piano, les colonies de vacances, les études à Lyon. Quand il a rencontré Camille, j’ai accueilli cette jeune femme avec toute la tendresse dont j’étais capable. Mais aujourd’hui, à 65 ans, je me retrouve reléguée dans la cuisine d’un appartement HLM de la banlieue dijonnaise.

« Tu comprends, maman, c’est temporaire », murmure Paul sans me regarder. « On n’a pas assez de place… »

Je hoche la tête. Je ne veux pas faire d’histoires. Après tout, c’est moi qui ai demandé à venir vivre ici après ma chute. Ma hanche me fait encore souffrir, et l’idée de rester seule dans ma maison vide me terrifiait. Mais je n’avais pas imaginé que je deviendrais un fardeau.

La première nuit sur le vieux canapé-lit est un supplice. J’entends Camille râler dans le couloir : « Elle laisse traîner ses affaires partout ! » Paul ne répond pas. Je retiens mes larmes. Le lendemain matin, je prépare le petit-déjeuner avant tout le monde, espérant me rendre utile. Camille entre dans la cuisine et soupire : « Tu n’étais pas obligée de toucher à mes casseroles… »

Les jours passent et la tension monte. Je fais tout pour ne pas déranger : je range mes affaires dans un sac plastique, je nettoie derrière moi, je sors discrètement faire les courses avec ma canne. Mais rien n’y fait. Camille trouve toujours quelque chose à redire : « Tu as oublié d’éteindre la lumière », « Tu prends trop de place dans le frigo », « Tu parles trop fort au téléphone avec ta sœur ». Paul s’enferme dans le silence. Parfois, il m’adresse un sourire triste, mais il ne prend jamais ma défense.

Un soir, alors que je prépare une soupe pour tout le monde, Camille entre brusquement :
— Tu comptes rester longtemps ?
Je sursaute. Paul est dans le salon, les yeux rivés sur son ordinateur.
— Je… Je ne veux pas vous déranger…
— Ce n’est pas ça la question. On a notre vie aussi.
Je baisse les yeux sur mes mains ridées. J’ai envie de crier que j’ai tout donné pour eux, que je n’ai plus rien à moi sauf ce vieux sac et quelques souvenirs froissés. Mais je me tais.

La solitude me ronge peu à peu. Je repense à mon ancienne maison, aux rires de Paul enfant, aux Noëls passés ensemble autour du sapin en plastique décoré de guirlandes dorées. Aujourd’hui, je suis invisible. Parfois, j’entends Camille parler au téléphone avec sa mère : « Elle est gentille mais elle prend trop de place… »

Un dimanche matin, alors que Paul lit le journal sur le canapé et que Camille prépare du café, je prends mon courage à deux mains.
— Paul… Est-ce que je peux te parler ?
Il relève la tête sans sourire.
— Oui ?
— Est-ce que tu crois que… que je pourrais rester ici un peu plus longtemps ? Juste jusqu’à ce que ma hanche aille mieux…
Camille intervient avant lui :
— On ne peut pas continuer comme ça éternellement, Anne. On a besoin d’intimité.
Paul soupire et se lève.
— Maman… Ce n’est pas facile pour nous non plus.
Je sens mes yeux s’embuer. Je voudrais leur dire que je comprends, que je ne veux pas être un poids. Mais au fond de moi, une colère sourde gronde : pourquoi l’amour d’une mère devient-il si vite encombrant ? Pourquoi les enfants oublient-ils si vite tout ce qu’on a fait pour eux ?

Le soir même, je téléphone à ma sœur Marie à Besançon.
— Je ne sais plus quoi faire… Ils veulent que je parte.
Sa voix tremble d’émotion :
— Viens chez moi, Anne ! Tu n’as pas à subir ça.
Mais je refuse. Je ne veux pas être un fardeau pour elle aussi.

Les semaines passent et la situation empire. Un jour, en rentrant des courses, je surprends une conversation entre Paul et Camille :
— Elle doit partir, Paul ! Ce n’est plus possible !
— Je sais… Mais c’est ma mère…
— Et moi ? Je compte pour du beurre ?
Je m’effondre sur le lit de fortune en silence. J’ai mal partout : au corps, au cœur, à l’âme.

Finalement, un matin d’avril, Paul vient me voir alors que je plie mes affaires.
— Maman… J’ai trouvé une maison de retraite pas loin d’ici. On pourrait t’y installer… Tu seras bien entourée.
Je le regarde sans reconnaître l’enfant que j’ai élevé.
— C’est ça ta solution ? Me mettre au placard ?
Il baisse les yeux.
— Je suis désolé…
Je pars sans un mot. Dans le bus qui m’emmène vers cette nouvelle vie imposée, je regarde par la fenêtre les rues grises de Dijon défiler sous la pluie.

Est-ce cela le destin des mères en France aujourd’hui ? Donner toute sa vie pour ses enfants et finir seule dans une chambre impersonnelle ? L’amour maternel doit-il vraiment être sans condition ? Qu’en pensez-vous ?