À 65 ans, j’ai choisi de divorcer : l’amour peut-il renaître après toute une vie ?
« Gérard, tu pourrais au moins finir ton assiette avant de partir dans tes pensées ! » La voix de Françoise résonne dans la cuisine, sèche, fatiguée. Je sursaute, la fourchette suspendue au-dessus de mes haricots verts. Je la regarde, assise en face de moi, les traits tirés, les yeux fixés sur la nappe. Depuis combien de temps n’avons-nous pas vraiment parlé ? Je veux dire, parlé de nous, pas de Paul, notre fils, ni des petits-enfants, ni de la météo ou du prix du gaz. Je me sens comme un fantôme dans cette maison, celle où nous avons élevé notre famille, partagé nos joies et nos peines. Mais aujourd’hui, tout est silence et routine.
Je me lève, prétextant une réunion au club de pétanque. Françoise ne relève même pas. Je sors, le cœur lourd, la gorge serrée. Je marche longtemps dans les rues de notre petite ville de province, croisant des voisins qui me saluent d’un signe de tête. Je me demande s’ils voient, eux aussi, que je ne suis plus le même. Que je suis en train de me perdre.
C’est au marché, un matin de mai, que tout a basculé. Je cherchais des fraises pour Françoise, elle les adore. Et puis, au détour d’un étal, j’ai croisé Claire. Elle portait un foulard bleu, ses cheveux gris coupés courts, un sourire lumineux. « Gérard ? C’est bien toi ? » Sa voix m’a ramené vingt ans en arrière. Claire, une ancienne collègue, veuve depuis peu. On a parlé, d’abord timidement, puis avec cette chaleur que je croyais disparue. Elle m’a raconté sa solitude, ses lectures, ses promenades au bord de la Loire. J’ai ri, j’ai oublié le temps. Quand je suis rentré, Françoise m’a reproché mon retard, mais je n’ai rien dit. J’avais l’impression d’avoir retrouvé une part de moi-même.
Les semaines ont passé. Je revoyais Claire, d’abord par hasard, puis volontairement. Un café, une balade, un concert de jazz dans la salle des fêtes. Je me sentais vivant, désiré, écouté. Avec elle, je pouvais parler de mes peurs, de mes regrets, de mes rêves. Un soir, elle m’a pris la main. J’ai senti mon cœur s’emballer, comme à vingt ans. Je savais que je franchissais une ligne, mais je ne pouvais plus reculer.
À la maison, tout devenait plus difficile. Françoise sentait que quelque chose clochait. Elle me lançait des regards pleins de reproches, de tristesse. Un soir, elle a explosé : « Tu me caches quelque chose, Gérard ! Tu n’es plus là, tu ne me regardes plus ! » J’ai voulu nier, mais les mots sont sortis tout seuls : « Je ne suis plus heureux, Françoise. Je ne sais plus qui je suis avec toi. » Elle a pleuré, moi aussi. On s’est disputés, on s’est tus. Le lendemain, elle a appelé Paul.
Paul est arrivé en trombe, furieux. « Papa, tu ne peux pas faire ça à maman ! Après tout ce qu’elle a sacrifié pour toi, pour nous ! » J’ai encaissé, honteux. Mais je n’arrivais pas à lui expliquer ce vide, cette sensation d’étouffer. Il m’a traité d’égoïste, de lâche. J’ai voulu lui dire que je n’avais pas choisi de tomber amoureux, que ça m’était tombé dessus comme un orage d’été. Mais il ne voulait rien entendre.
Les jours suivants, la maison est devenue un champ de bataille silencieux. Françoise ne me parlait plus. Paul ne répondait plus à mes appels. Je me suis retrouvé seul, face à mes choix. J’ai revu Claire. Elle m’a écouté, m’a serré dans ses bras. « Tu as le droit d’être heureux, Gérard. Même à ton âge. » J’ai pleuré, comme un enfant. J’avais peur. Peur de tout perdre : ma famille, mes souvenirs, mon identité.
J’ai pris rendez-vous chez un avocat. Le mot « divorce » me brûlait les lèvres. À 65 ans, qui divorce ? Qui ose tout remettre en question ? J’ai pensé à mes parents, à leur couple solide, à leur vie de sacrifices. Mais je n’étais pas eux. Je ne voulais pas finir mes jours dans le regret et l’amertume.
La procédure a été longue, douloureuse. Françoise a refusé de me parler. Paul m’a écrit une lettre, pleine de colère. Les petits-enfants ne comprenaient pas pourquoi papi ne venait plus aux anniversaires. J’ai douté, mille fois. Mais Claire était là, patiente, douce. Elle ne m’a jamais demandé de choisir. Elle voulait juste que je sois honnête avec moi-même.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait les carreaux de mon nouvel appartement, Françoise m’a appelé. Sa voix tremblait. « Gérard, je ne te pardonne pas. Mais je comprends. Peut-être qu’on s’est oubliés, tous les deux. Peut-être qu’on a eu peur de se dire la vérité. Je te souhaite d’être heureux. » J’ai pleuré, encore. J’ai compris que l’amour ne disparaît pas, il se transforme. Il laisse place à autre chose, parfois à la tendresse, parfois à la liberté.
Aujourd’hui, je vis avec Claire. Nous partageons des petits bonheurs simples : un café sur la terrasse, une promenade au bord de la Loire, un livre lu à voix haute. Paul me parle à nouveau, timidement. Les petits-enfants viennent parfois. Françoise a refait sa vie, je crois. Je ne regrette pas mon choix, même si la douleur reste. J’ai appris qu’il n’est jamais trop tard pour s’écouter, pour aimer, pour recommencer.
Mais dites-moi, vous, est-ce qu’on a le droit de tout bouleverser à 65 ans ? Est-ce qu’on peut encore croire à l’amour, même quand tout le monde pense que c’est fini ?