Virée de chez moi à 18 ans parce que j’étais enceinte : dix ans plus tard, mes parents reviennent frapper à ma porte

« Tu n’as plus ta place ici, Camille. »

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, froide, tranchante comme une lame. J’avais dix-huit ans, le ventre déjà un peu arrondi sous mon pull trop large, et la peur me serrait la gorge. Mon père, assis dans son fauteuil, ne disait rien. Il fixait la télévision d’un air absent, comme si je n’existais déjà plus.

« Mais maman… »

Elle a détourné les yeux. « Tu as fait ton choix. Tu assumes. »

J’ai ramassé mon sac, les mains tremblantes. Je n’avais nulle part où aller. Julien m’attendait dehors, dans sa vieille Clio qui sentait la cigarette froide et le désespoir. Il m’a serrée contre lui, sans un mot. On était deux gamins perdus dans la nuit de Lyon, avec un bébé en route et aucun avenir.

Les premiers mois ont été un enfer. On a dormi chez des amis, puis dans un studio minuscule à Villeurbanne, avec des cafards et des voisins bruyants. Julien a arrêté la fac pour bosser dans une pizzeria. Moi, j’ai enchaîné les petits boulots : caissière à Carrefour, serveuse dans un bar où les clients me regardaient de travers avec mon ventre qui s’arrondissait chaque semaine un peu plus.

Je me souviens d’une nuit particulièrement difficile. Notre fille, Léa, venait de naître. Elle pleurait sans arrêt. J’étais épuisée, assise sur le carrelage froid de la salle de bain, les larmes coulant sur mes joues. Julien est entré, il s’est accroupi à côté de moi.

« On va y arriver, tu verras… »

Mais je n’y croyais plus. Je me sentais trahie par mes parents, abandonnée par ceux qui étaient censés m’aimer inconditionnellement.

Les années ont passé. On a grandi trop vite. Julien a trouvé un meilleur boulot dans une entreprise de transport. J’ai repris mes études par correspondance, entre deux couches et trois lessives. Petit à petit, on a remonté la pente. On a déménagé dans un appartement plus grand à Caluire-et-Cuire. Léa a grandi, pleine de vie et de rires.

Je pensais souvent à mes parents. Parfois je croisais ma mère au marché de la Croix-Rousse ; elle détournait les yeux ou faisait mine de ne pas me voir. Mon père m’a envoyé une carte pour mes 25 ans : « Bon anniversaire Camille ». Rien d’autre.

Dix ans ont passé depuis cette nuit où j’ai quitté la maison. Dix ans sans un mot, sans un geste.

Et puis, il y a trois semaines, tout a basculé.

Un soir d’orage, alors que je préparais le dîner avec Léa (elle adore faire des crêpes), on a sonné à la porte. J’ai ouvert… et je les ai vus. Ma mère, amaigrie, les traits tirés ; mon père appuyé sur une canne.

« Camille… on peut entrer ? »

J’ai senti mon cœur s’arrêter. Léa est arrivée en courant : « C’est qui maman ? »

Ma mère a fondu en larmes. Mon père a baissé la tête.

Ils se sont assis dans notre salon lumineux – si différent du leur – et m’ont raconté leur histoire : mon père a eu un accident vasculaire cérébral ; ils sont au bord de la ruine après des années de dettes et de galères. Ils n’ont plus personne vers qui se tourner… sauf moi.

« On sait qu’on n’a pas été là pour toi… »

Ma mère sanglotait. Mon père murmurait : « On regrette tellement… »

J’ai ressenti une colère sourde monter en moi. Où étaient-ils quand j’avais besoin d’eux ? Quand je pleurais seule la nuit ? Quand je n’avais rien à manger ?

Julien est resté silencieux mais je voyais dans ses yeux qu’il me laissait le choix.

Léa s’est approchée de ma mère : « Tu es ma mamie ? »

Ma mère l’a prise dans ses bras en pleurant encore plus fort.

Depuis ce soir-là, je ne dors plus vraiment. Je tourne en rond dans l’appartement, je repense à tout ce qu’on a traversé. Je voudrais leur pardonner mais une partie de moi refuse d’oublier.

Hier soir encore, Julien m’a dit :

« C’est toi qui décides Camille. Mais n’oublie pas ce que tu vaux aujourd’hui… »

Je regarde mes parents dormir sur le canapé du salon – ils n’ont plus rien – et je me demande : est-ce que je dois leur tendre la main ? Est-ce que le pardon est possible après tant d’années de silence ? Ou bien certaines blessures ne guérissent-elles jamais vraiment ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?