Un samedi matin qui a brisé ma confiance – L’histoire de Sophie au supermarché du quartier
« Maman, tu viens ? On va être en retard ! » La voix de Camille résonne dans l’entrée, impatiente, alors que je cherche mes clés dans le fouillis de mon sac. Je soupire, fatiguée avant même que la journée ne commence. C’est samedi matin, le moment où, d’habitude, je prends le temps de souffler, mais aujourd’hui, la liste des courses est longue et la maison vide de tout ce qui fait le bonheur d’un petit-déjeuner en famille. Je finis par trouver mes clés, j’attrape mon portefeuille, du moins je le crois, et nous filons vers le supermarché du quartier.
À peine arrivée, je sens déjà la tension monter. Les rayons sont bondés, les gens s’impatientent, et Camille râle parce qu’elle veut choisir les céréales. « Prends ce que tu veux, mais dépêche-toi, s’il te plaît, » je murmure, la voix serrée. Je croise le regard de Madame Lefèvre, la voisine du troisième, qui me lance un sourire compatissant. Je lui rends un sourire crispé, tentant de masquer mon agacement. Je me sens déjà à bout, sans vraiment savoir pourquoi.
Nous avançons dans la file à la caisse, et je commence à sortir les articles sur le tapis roulant. Camille me pose mille questions, je réponds machinalement, l’esprit ailleurs. Quand vient le moment de payer, je plonge la main dans mon sac, sûre de trouver mon portefeuille. Mais il n’est pas là. Je fouille, je vide tout, je sens la panique monter. « Maman, qu’est-ce qu’il y a ? » demande Camille, inquiète. Je sens les regards des gens derrière moi, impatients, agacés. « Je… Je crois que j’ai oublié mon portefeuille, » je balbutie, rouge de honte. La caissière, une jeune femme que je vois chaque semaine, me regarde avec une compassion gênée. « Ce n’est pas grave, madame, ça arrive, » dit-elle doucement. Mais je sens le poids du regard des autres, la honte qui me brûle la gorge.
Je rentre chez moi, les bras vides, le cœur lourd. Camille ne dit rien, elle sent que quelque chose ne va pas. Je retourne la maison, je cherche partout, mais rien. Le portefeuille a disparu. Je commence à douter de moi-même : l’ai-je vraiment pris ? L’ai-je laissé tomber ? Quelqu’un me l’a-t-il volé ?
Le soir, j’en parle à Paul, mon mari. Il hausse les épaules, l’air distrait. « Tu es toujours dans la lune, Sophie, tu as dû le perdre quelque part. » Mais je sens dans sa voix une pointe de reproche, comme si c’était encore une de mes étourderies. Camille, elle, me regarde avec de grands yeux tristes. « C’est pas grave, maman, on mangera des tartines demain. » Je me sens minuscule, incapable de protéger ma famille des petites misères du quotidien.
Le lendemain, je retourne au supermarché, espérant un miracle. Je demande à la caissière si quelqu’un a trouvé un portefeuille. Elle me regarde, gênée. « Non, désolée, madame. Mais… vous savez, il y a eu pas mal de vols ces derniers temps. » Je sens la colère monter. Qui a pu me faire ça ? Dans ce quartier où tout le monde se connaît, où je croyais être en sécurité ?
Les jours passent, et la suspicion s’installe. Je regarde mes voisins autrement. Monsieur Martin, qui m’a saluée d’un air un peu trop pressé ce matin-là. La petite Julie, qui traîne toujours près des caisses. Même Madame Lefèvre, avec son sourire trop doux. Je me surprends à douter de tout le monde. Paul me reproche mon obsession. « Arrête, Sophie, tu vas finir par te fâcher avec tout le monde. Ce n’est qu’un portefeuille. » Mais ce n’est pas qu’un portefeuille. C’est mon identité, ma confiance, mon sentiment de sécurité qui se sont envolés.
Un soir, alors que je range la cuisine, Camille vient me voir. « Maman, tu crois que c’est quelqu’un qu’on connaît qui a pris ton portefeuille ? » Je la regarde, bouleversée. Que répondre à une enfant qui découvre que le monde n’est pas toujours bienveillant ? « Je ne sais pas, ma chérie. Peut-être. » Elle baisse la tête, triste. Je sens que quelque chose s’est brisé, pas seulement en moi, mais aussi dans la façon dont ma fille regarde les autres.
Les semaines passent, et la méfiance s’installe dans notre foyer. Je deviens irritable, je vérifie tout, tout le temps. Paul s’éloigne, fatigué de mes soupçons. Un soir, il claque la porte après une dispute. « Tu ne fais plus confiance à personne, même pas à moi ! » hurle-t-il avant de disparaître dans la nuit. Je m’effondre, seule dans la cuisine, le cœur en miettes.
Je repense à ce samedi matin, à ce moment précis où tout a basculé. Ce n’est pas la perte du portefeuille qui me hante, mais la perte de ma confiance en l’autre, en moi-même. Je me demande si je pourrai un jour retrouver cette légèreté, cette insouciance qui faisait de moi une femme ouverte, souriante, confiante.
Aujourd’hui, je regarde les gens différemment. Je me méfie, je me protège. Mais à quel prix ? Ma famille s’est éloignée, mes voisins sont devenus des étrangers. Tout ça à cause d’un simple portefeuille. Ou peut-être à cause de tout ce qu’il représentait.
Est-ce que vous aussi, vous avez déjà ressenti cette cassure, ce moment où tout bascule et où la confiance s’effondre ? Comment fait-on pour retrouver foi en l’autre, quand on a été trahi si banalement ?