« Tu ne me diras jamais comment vivre » : le cri de ma belle-fille après la mort de mon fils – Mon histoire d’amour, de deuil et de famille brisée
« Tu ne me diras jamais comment vivre ! »
La voix de Camille résonne encore dans mon salon, tranchante, presque étrangère. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, incapable de répondre. Thomas, mon fils, se tient entre nous, les yeux fuyants, comme s’il voulait disparaître dans le papier peint défraîchi de notre appartement lyonnais. Je sens mon cœur se fissurer un peu plus à chaque mot qui s’échappe de la bouche de cette jeune femme que je n’ai jamais vraiment comprise.
Je m’appelle Éva. J’ai soixante ans et j’ai passé la moitié de ma vie à aimer deux hommes : mon mari, Philippe, emporté trop tôt par un cancer fulgurant, et Thomas, notre unique enfant. Après la mort de Philippe, j’ai tout donné à Thomas. Tout. Mon temps, mes économies, mes rêves. Je voulais qu’il ait une vie meilleure que la nôtre, qu’il devienne un homme droit, généreux, heureux. J’ai refusé de refaire ma vie pour ne pas lui imposer un beau-père. J’ai travaillé dur comme secrétaire médicale à l’hôpital Edouard-Herriot pour qu’il ne manque jamais de rien.
Mais aujourd’hui, alors que la pluie martèle les vitres et que la voix de Camille s’élève encore dans ma mémoire, je me demande si j’ai fait les bons choix.
Camille est entrée dans nos vies il y a cinq ans. Une jeune femme brillante, indépendante, issue d’une famille aisée du 6ème arrondissement. Dès le début, j’ai senti qu’elle me jugeait : mes manières simples, mes plats trop salés, mes histoires de quartier populaire. Mais Thomas l’aimait et je voulais croire qu’elle finirait par m’accepter. Pourtant, chaque dimanche passé ensemble était une épreuve : des silences gênants à table, des regards échangés entre eux que je ne comprenais pas.
Le vrai drame a commencé il y a six mois. Thomas est mort dans un accident de voiture sur l’A7. Un chauffard ivre a percuté sa voiture alors qu’il rentrait du travail. Je me souviens du coup de fil de la police, du cri qui m’a échappé, du vide immense qui s’est abattu sur moi. J’ai cru mourir ce jour-là.
Camille est venue vivre chez moi quelques semaines après l’enterrement. Elle n’avait plus la force d’affronter leur appartement vide. Au début, j’ai cru que ce deuil partagé nous rapprocherait. Mais très vite, les tensions ont explosé.
Un soir, alors que je préparais le dîner, elle est entrée dans la cuisine :
— Tu n’es pas obligée de tout contrôler, Éva. Je peux cuisiner aussi.
J’ai voulu lui répondre gentiment mais les mots sont sortis plus secs que prévu :
— Ici, c’est chez moi. J’ai mes habitudes.
Elle a levé les yeux au ciel et a quitté la pièce sans un mot. Ce genre d’incident s’est répété encore et encore. Elle voulait changer les meubles du salon, repeindre la chambre de Thomas… Comme si elle voulait effacer toute trace de lui !
Un après-midi d’automne, alors que je rangeais ses affaires dans sa chambre – je n’arrivais pas à me résoudre à tout emballer – Camille m’a surprise en train de tenir une chemise contre mon visage.
— Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu dois avancer !
J’ai éclaté en sanglots. Comment avancer ? Comment tourner la page quand chaque objet me rappelle mon fils ?
C’est ce soir-là qu’elle a crié :
— Nikdy mi nebudeš diktovat, jak mám žít !
J’ai sursauté. Elle venait de parler en tchèque – sa langue maternelle – mais j’ai compris le sens : « Tu ne me diras jamais comment vivre ! »
Le lendemain matin, elle avait fait ses valises.
Depuis son départ, le silence est devenu assourdissant. Je tourne en rond dans cet appartement trop grand pour moi. Les voisins m’évitent ; certains murmurent que j’ai été trop dure avec Camille. Ma sœur Françoise me reproche de ne pas avoir su « lâcher prise ».
Mais comment fait-on pour lâcher prise quand on a tout perdu ? Quand on a consacré sa vie à un enfant qui n’est plus là ?
Parfois je repense à cette dispute et je me demande : ai-je vraiment voulu contrôler la vie de Camille ? Ou ai-je simplement cherché à préserver ce qui me restait de Thomas ?
J’aimerais tant lui parler aujourd’hui. Lui dire que je ne voulais pas lui faire du mal. Que derrière mes maladresses se cachait une douleur immense.
Mais le temps passe et chacun reste enfermé dans sa solitude et ses regrets.
Est-ce que d’autres mères vivent ce même déchirement ? Est-ce qu’on peut vraiment apprendre à laisser partir ceux qu’on aime ?