Sept Nuits Blanches : Comment la Disparition de mon Mari a Brisé ma Famille
— Tu ne dors donc jamais, Camille ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, sèche, presque agacée. Je suis debout devant la fenêtre, la tasse de café tremblant dans ma main. Il est 5h42. Encore une nuit sans sommeil. Depuis que Paul a disparu, je ne ferme plus l’œil. Ma fille, Chloé, dort à poings fermés dans sa chambre, inconsciente du chaos qui règne dans la maison.
Tout a commencé il y a une semaine. Paul est parti faire des courses un samedi matin, comme d’habitude. Il m’a embrassée sur le front, m’a dit « Je reviens vite », et puis… plus rien. Son téléphone sonne dans le vide. Sa voiture a été retrouvée garée devant la gare de Lyon-Part-Dieu, mais aucune trace de lui. La police m’a posé mille questions, mais aucune réponse ne vient apaiser mon angoisse.
— Tu dois penser à Chloé, Camille. Tu ne peux pas t’effondrer maintenant.
Ma mère me répète cette phrase en boucle, comme si elle voulait me convaincre que je suis encore capable de tenir debout. Mais comment penser à autre chose qu’à cette absence qui ronge chaque recoin de la maison ?
Le soir, quand je borde Chloé, elle me demande :
— Maman, papa va rentrer quand ?
Je mens. Je souris. Je dis « bientôt », alors que je n’en sais rien. Je me déteste pour ça.
Les jours passent et la tension monte avec ma mère. Elle s’est installée chez nous « pour aider », dit-elle. Mais chaque geste devient un reproche silencieux : la vaisselle pas faite, le linge qui s’accumule, le frigo vide. Elle soupire fort, tape du pied, marmonne des choses que je préfère ne pas entendre.
Un soir, alors que je tente de manger un yaourt devant la télévision éteinte, elle explose :
— Tu crois que Paul est parti parce qu’il était heureux ici ? Tu crois que c’est normal de vivre dans ce silence ?
Je reste muette. Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant elle. Elle continue :
— Il était déjà brisé avant de partir ! Tu ne l’as pas vu ? Toujours fatigué, toujours ailleurs…
Je serre les poings. Oui, Paul n’allait pas bien ces derniers mois. Il rentrait tard du travail à la mairie, parlait peu, évitait les repas en famille. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il puisse partir sans un mot.
La nuit suivante, je fouille dans ses affaires. Je cherche un indice, une lettre, n’importe quoi qui pourrait expliquer son geste. Je tombe sur un carnet noir caché au fond d’un tiroir. Les pages sont remplies de mots griffonnés à la hâte : « Je n’y arrive plus », « Trop de pression », « Besoin d’air ».
Je relis ces phrases en boucle. Comment ai-je pu passer à côté de sa détresse ?
Le lendemain matin, Chloé refuse d’aller à l’école.
— Je veux papa !
Elle hurle, se roule par terre. Ma mère intervient :
— Laisse-la pleurer, ça lui fera du bien.
Mais moi, je m’effondre à côté d’elle et je pleure aussi. Nous sommes deux enfants perdues dans ce salon trop grand.
Les jours suivants sont un enchaînement de disputes et de silences pesants. Ma mère me reproche mon manque de réaction :
— Tu dois te battre ! Va voir la police tous les jours ! Fais quelque chose !
Mais quoi faire quand tout semble s’écrouler ? Je me sens coupable d’avoir été aveugle à la souffrance de Paul, coupable d’être une mauvaise mère pour Chloé, coupable d’être une fille ingrate pour ma propre mère.
Un soir, alors que je range la chambre de Paul, je tombe sur une photo de nous trois à la plage de Biarritz l’été dernier. Nous sourions tous les trois, insouciants. Je m’effondre sur le lit en serrant la photo contre moi.
Ma mère entre sans frapper :
— Tu dois tourner la page, Camille. Pour Chloé.
Je crie :
— Mais comment veux-tu que j’oublie ? Comment veux-tu que j’explique à ma fille que son père ne reviendra peut-être jamais ?
Elle baisse les yeux. Pour la première fois depuis une semaine, elle s’assoit près de moi et me prend la main.
— Je sais que c’est dur… Mais tu n’es pas seule.
Ce soir-là, nous restons silencieuses côte à côte. Pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur humaine dans cette maison glaciale.
Mais au fond de moi, une question tourne en boucle : aurais-je pu sauver Paul ? Est-ce qu’on peut vraiment voir la souffrance des autres avant qu’il ne soit trop tard ?
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression de passer à côté du mal-être d’un proche sans le vouloir ?