Quatre appartements pour Božena : quand la famille se déchire pour un toit
« Tu n’as rien compris, Élodie ! Ce n’est pas une question de sentiments, c’est une question de logique. »
La voix de Božena résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme la lame d’un couteau. Nous sommes dans la cuisine de notre maison familiale à Tours, celle où maman a élevé seule deux filles après le départ de papa. Je serre la vieille nappe brodée entre mes doigts, tentant de contenir la colère qui monte.
« Logique ? Tu appelles ça logique, de vouloir vendre la maison alors que maman est encore là ? »
Božena hausse les épaules, son regard glisse sur les carreaux fissurés du sol. Elle ne voit plus rien ici, ni souvenirs ni chaleur. Pour elle, ce n’est qu’un bien immobilier de plus à ajouter à sa collection : quatre appartements déjà, tous loués à des étudiants ou des couples pressés. Mais ce toit-ci, c’est notre enfance, nos rires et nos disputes, les dimanches pluvieux devant la cheminée.
Maman, assise dans son fauteuil près de la fenêtre, observe la scène en silence. Ses mains tremblent sur sa tasse de thé. Depuis quelques mois, elle s’efface, lasse des querelles et des papiers à signer. Božena a profité de sa faiblesse pour lui faire signer une procuration. Je l’ai appris trop tard.
« Tu ne comprends pas, Élodie. Avec l’argent de la vente, on pourra placer maman dans une bonne maison de retraite. Et toi, tu pourras enfin t’acheter un petit appartement au lieu de rester coincée ici. »
Je sens mes joues brûler. « Mais elle ne veut pas partir ! Elle veut finir ses jours ici, chez elle ! »
Božena soupire, exaspérée. « Tu es trop sentimentale. Il faut penser à l’avenir. »
L’avenir… Pour moi, il s’effondre. Je suis professeure des écoles, mon salaire ne me permet pas de racheter la part de ma sœur. Je n’ai pas d’économies, pas d’appuis. Božena, elle, a toujours su se débrouiller : elle a épousé un notaire, investi dans la pierre dès ses 25 ans. Moi, j’ai choisi la stabilité du service public et le confort modeste de notre maison.
La procédure est lancée sans que je puisse l’arrêter. Les courriers d’huissier s’accumulent sur le buffet du salon. Maman pleure en cachette ; moi, je me bats comme je peux : je consulte des avocats, j’implore Božena d’attendre, je tente de convaincre maman de révoquer la procuration… Mais rien n’y fait.
Un soir d’automne, alors que la pluie martèle les vitres et que l’odeur du pot-au-feu flotte encore dans la cuisine, Božena débarque avec son mari, Jean-Philippe. Il porte un costume sombre et un sourire crispé.
« Élodie, il faut que tu comprennes que c’est mieux pour tout le monde », dit-il d’une voix faussement douce.
Je me lève brusquement. « Pour tout le monde ? Ou juste pour vous ? »
Božena détourne les yeux. Jean-Philippe sort un dossier épais de sa mallette. « Nous avons trouvé un acheteur sérieux. La signature peut se faire rapidement si vous coopérez… »
Je sens mes jambes fléchir. Maman gémit faiblement : « Je veux rester ici… »
Mais personne ne l’écoute vraiment.
Les semaines passent dans une tension insupportable. Les voisins chuchotent ; certains m’apportent des tartes ou des mots de soutien griffonnés sur des bouts de papier. Mais personne ne peut rien contre la loi : Božena détient la majorité des parts grâce à la procuration.
Le jour où le notaire vient pour l’état des lieux, je me réfugie dans ma chambre d’enfant. Je caresse les livres alignés sur l’étagère, les photos jaunies où nous sourions toutes les trois devant le cerisier du jardin. J’entends les voix dans le couloir : Božena qui donne des ordres, Jean-Philippe qui plaisante avec le notaire…
Quand tout est fini, il ne reste plus que le silence et l’odeur du vide.
Maman part en maison médicalisée quelques jours plus tard. Je l’accompagne jusqu’à sa chambre impersonnelle aux murs blancs. Elle me serre la main : « Pardonne-lui… Elle ne sait pas ce qu’elle fait… »
Mais comment pardonner ? Comment accepter que celle qui partageait mes secrets d’enfant ait pu me trahir pour quelques milliers d’euros ?
Je dors chez une amie en attendant de trouver un logement social. Chaque soir, je repense à notre maison : aux rires étouffés sous les draps, aux disputes pour la dernière part de tarte aux pommes… Tout cela balayé par la cupidité et l’indifférence.
Un jour, je croise Božena dans une rue commerçante. Elle porte un manteau neuf et parle fort au téléphone. Nos regards se croisent ; elle détourne les yeux.
Je voudrais lui crier ma douleur, lui demander pourquoi elle a choisi l’argent plutôt que nous. Mais je n’ai plus la force.
Aujourd’hui encore, je me demande : qu’est-ce qui compte vraiment ? Une maison ou une famille ? Peut-on reconstruire ce qui a été brisé par l’appât du gain ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour garder un toit ou sauver votre famille ?