Quand l’amour se compte en euros : Mon mariage au bord du gouffre

« Tu as encore dépensé 120 euros au supermarché ? » La voix de François résonne dans la cuisine, froide, tranchante. Je serre la poignée du sac de courses, le cœur battant trop fort. Dix ans. Dix ans que je partage ma vie avec cet homme, et ce soir, j’ai l’impression d’être une étrangère dans ma propre maison.

Je m’appelle Claire Martin. J’ai 38 ans, deux enfants, un pavillon en banlieue parisienne et un mariage qui s’effrite comme du vieux plâtre. Ce soir-là, alors que je range les yaourts et les pommes dans le frigo, je sens la colère monter. « Tu crois que je fais exprès ? Tu veux qu’on mange quoi, des pâtes tous les jours ? »

François soupire, s’appuie contre le plan de travail. « On doit faire attention, Claire. Tu sais très bien que mon salaire ne suffit plus. »

Il a raison. Depuis qu’il a perdu son poste de cadre dans une grande entreprise, il enchaîne les petits boulots. Moi, je travaille à mi-temps à la bibliothèque municipale. Les fins de mois sont difficiles. Mais ce n’est pas seulement l’argent qui nous manque. C’est la tendresse, la complicité, ce petit quelque chose qui faisait battre mon cœur plus fort quand il me regardait.

Le lendemain matin, je me réveille seule dans notre lit. Les enfants dorment encore. Je m’assois au bord du matelas, la tête entre les mains. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Je repense à nos débuts. François et moi, on s’est rencontrés à la fac de Nanterre. Il était drôle, passionné de littérature, toujours prêt à refaire le monde autour d’un café. On rêvait d’une vie simple mais heureuse. On voulait voyager, adopter un chien, avoir des enfants…

Aujourd’hui, nos conversations tournent autour des factures EDF, des assurances auto, des courses à faire chez Leclerc ou Carrefour parce que c’est moins cher. L’amour s’est dissous dans le quotidien.

Un soir, alors que je prépare le dîner, François rentre plus tôt que d’habitude. Il pose sa sacoche sur la table et me regarde avec une lassitude qui me fait mal.

— On doit parler.

Je sens la panique monter. « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Il hésite, puis lâche : « Je ne sais pas si on va y arriver… Toi et moi. »

Le silence tombe comme une chape de plomb. Je voudrais crier, pleurer, mais rien ne sort. Je me contente de fixer la casserole qui bout.

— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’aime compter chaque centime ?

Il détourne les yeux. « Je ne sais plus comment t’aimer… »

Cette phrase me transperce. Je repense à toutes ces fois où j’ai fait semblant que tout allait bien devant les enfants, où j’ai souri à ses parents lors des repas de famille alors que j’avais envie de hurler.

Les jours passent et la tension ne fait que grandir. Les enfants sentent que quelque chose ne va pas. Paul, notre aîné de huit ans, me demande un soir : « Maman, pourquoi tu pleures dans la salle de bains ? »

Je lui caresse les cheveux en murmurant : « Ce n’est rien, mon cœur… » Mais c’est tout.

Un dimanche matin, alors que François lit le journal dans le salon, je prends mon courage à deux mains.

— On ne peut pas continuer comme ça.

Il lève les yeux vers moi. « Tu veux divorcer ? »

Je secoue la tête. « Non… Je veux comprendre où on s’est perdus. Je veux qu’on essaie… pour nous, pour les enfants. »

On décide d’aller voir un conseiller conjugal à la mairie. La première séance est un désastre : on se lance des reproches à la figure, on ressasse le passé, on compte les blessures comme on compte les euros sur notre compte joint.

Mais peu à peu, au fil des séances, quelque chose change. On apprend à s’écouter à nouveau. À parler sans juger. À se souvenir pourquoi on s’est choisis.

Un soir d’été, après une longue promenade au parc avec les enfants, François me prend la main.

— Je t’aime encore, tu sais… Mais j’ai peur de ne pas être à la hauteur.

Je serre ses doigts dans les miens. « On n’a pas besoin d’être parfaits… Juste d’être là l’un pour l’autre. »

Ce n’est pas un conte de fées. Les problèmes d’argent sont toujours là. Mais on essaie de retrouver un peu de lumière dans notre quotidien gris.

Parfois je me demande : est-ce que l’amour peut survivre quand tout devient calcul ? Est-ce qu’on peut vraiment recommencer à zéro après tant de blessures ? Et vous… avez-vous déjà eu l’impression que votre couple n’était plus qu’une addition de chiffres et de regrets ?