« Pourquoi devrais-je vendre mon appartement pour sauver mon frère qui ne m’a jamais aidé ? » – Histoire d’un sacrifice familial qui n’a rien d’évident
— Tu ne comprends donc pas, Éric ? Il a besoin de toi, c’est ton frère !
La voix de ma mère résonne dans la petite cuisine de mon appartement à Montreuil. Je serre la tasse de café entre mes mains, les jointures blanchies par la tension. Je regarde par la fenêtre, espérant que le brouillard matinal m’apporte une réponse, ou au moins un peu de répit. Mais rien. Juste le silence, entrecoupé par les sanglots étouffés de ma mère. Elle est assise en face de moi, les yeux rougis, le visage marqué par les années et les soucis. Je n’arrive pas à soutenir son regard.
— Maman, je t’en supplie… Tu sais très bien ce que représente cet appartement pour moi. C’est tout ce que j’ai. Tu veux vraiment que je vende tout ça pour aider Julien ?
Julien. Mon frère aîné. Celui qui, depuis l’enfance, a toujours eu le don de se mettre dans des situations impossibles. Celui qui, à chaque fois, trouvait le moyen de s’en sortir… grâce à moi. Ou plutôt, grâce à mes sacrifices. Je me souviens encore de ce Noël où il avait volé de l’argent dans le portefeuille de papa, et où j’avais pris la faute pour lui. Je me souviens de ses crises, de ses absences, de ses promesses jamais tenues. Et moi, toujours là, à réparer les pots cassés.
Aujourd’hui, Julien a contracté des dettes énormes. Il a perdu son emploi, s’est laissé entraîner dans des combines douteuses. Les huissiers sont passés chez lui hier. Ma mère a failli s’évanouir quand elle a vu la lettre de mise en demeure. Et maintenant, elle est là, devant moi, à me supplier de vendre mon appartement, ce petit deux-pièces que j’ai mis dix ans à acheter, pour sauver son fils préféré.
— Tu sais bien que je n’ai pas d’autre solution, Éric. Ton père ne peut pas nous aider, il a sa retraite, et moi, avec ma pension, je n’arrive déjà pas à finir le mois. Julien… il n’a plus rien. Il va finir à la rue, tu comprends ?
Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage. Je sens la colère monter, mais aussi la tristesse, la lassitude. J’ai envie de crier, de tout envoyer valser. Mais je me retiens. Je regarde ma mère, si petite, si fragile, et je me sens coupable. Coupable de penser à moi, pour une fois.
— Et moi, maman ? Tu y as pensé, à moi ? Tu sais ce que ça m’a coûté, d’acheter cet appart ? Les heures sup’, les boulots de merde, les week-ends à faire des livraisons pour arrondir les fins de mois ? Tu sais que c’est la première fois de ma vie que j’ai quelque chose à moi ?
Elle baisse les yeux. Un silence lourd s’installe. Je vois bien qu’elle ne sait plus quoi dire. Je me sens lâche, égoïste. Mais en même temps, je me demande : pourquoi est-ce toujours à moi de tout sacrifier ? Pourquoi Julien ne s’est-il jamais soucié de moi ?
Je repense à toutes ces années où j’ai été le « bon fils », celui qui ne faisait pas de vagues, qui aidait à la maison, qui ramenait de bonnes notes. Julien, lui, était le rebelle, le fêtard, celui qui ramenait des ennuis. Mais c’est toujours lui qu’on a pardonné, lui qu’on a soutenu. Moi, on m’a demandé d’être fort, de comprendre, de patienter.
Je me revois, adolescent, assis sur le banc du square, à attendre que Julien vienne me chercher après le foot. Il n’est jamais venu. J’ai attendu des heures, sous la pluie, jusqu’à ce que papa vienne me récupérer, furieux. J’ai menti, j’ai dit que j’avais raté le bus. Pour ne pas lui attirer d’ennuis. Toujours la même histoire.
— Éric, je t’en supplie… Si tu ne fais rien, ton frère va tout perdre. Il ne s’en remettra pas. Tu ne veux pas avoir ça sur la conscience, si ?
Je sens les larmes monter. Je me détourne, je vais vers la fenêtre. Dehors, la vie continue. Les voisins promènent leur chien, les enfants rient en allant à l’école. Moi, je suis là, à devoir choisir entre ma vie et celle de mon frère. Est-ce ça, la famille ? Se sacrifier sans jamais rien recevoir en retour ?
Je repense à la dernière fois que Julien m’a appelé. C’était il y a six mois. Il avait besoin d’argent, encore. Je lui ai dit non. Il m’a raccroché au nez. Depuis, plus de nouvelles. Pas un message pour mon anniversaire, pas un mot quand j’ai eu cette promotion que j’attendais depuis des années. Rien.
Je me retourne vers ma mère. Elle me regarde, les yeux pleins d’espoir, mais aussi de peur. Je sais qu’elle ne me le pardonnera jamais si je refuse. Mais moi, est-ce que je me le pardonnerai si je dis oui ?
— Maman, je ne peux pas. Je suis désolé, mais je ne peux pas. J’ai déjà trop donné. Cette fois, c’est à Julien de se débrouiller. Je ne peux pas tout perdre pour lui. Pas encore.
Elle éclate en sanglots. Je sens mon cœur se briser, mais je reste debout, droit. Pour la première fois, je pense à moi. Je me sens coupable, mais aussi soulagé. Peut-être que c’est ça, grandir : apprendre à dire non, même à ceux qu’on aime.
Le soir, seul dans mon appartement, je repense à tout ça. Est-ce que j’ai eu raison ? Est-ce que la famille doit toujours passer avant tout, même quand elle ne nous a jamais rien donné en retour ? Ou bien ai-je enfin le droit de penser à moi, pour une fois ?
« Est-ce que je suis un mauvais fils, ou simplement un homme qui veut enfin vivre pour lui-même ? »
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?