« Nous avons tout sacrifié pour notre fils… et il a loué notre appartement derrière notre dos »

— Tu plaisantes, Bastien ? Tu as vraiment loué l’appartement sans même nous en parler ?

Ma voix tremblait, oscillant entre la colère et l’incrédulité. Luc, mon mari, restait silencieux à côté de moi, le visage fermé. Bastien, notre fils unique, évitait mon regard, triturant nerveusement la fermeture de sa veste.

Je n’aurais jamais cru en arriver là. Pourtant, tout avait commencé par un choix d’amour. Luc et moi, deux jeunes professeurs fraîchement diplômés, avions grandi dans des familles modestes de la banlieue parisienne. Nous avions appris très tôt que rien ne nous serait donné gratuitement. Quand j’ai découvert ma grossesse à 23 ans, j’ai eu peur. Mais Luc a posé sa main sur la mienne et m’a dit :

— On va y arriver, Mireille. On sera une famille.

Nous avons travaillé sans relâche. J’ai refusé le congé maternité pour ne pas perdre mon poste au collège de Saint-Ouen. J’ai nourri Bastien au biberon, la boule au ventre, mais convaincue que c’était la seule façon de joindre les deux bouts. Les nuits blanches, les factures impayées, les disputes pour un rien… tout cela n’était rien comparé à l’amour que je portais à mon fils.

Les années ont passé. Bastien a grandi dans notre petit appartement du 18e arrondissement. Il était studieux, discret, parfois trop effacé. Luc rêvait d’un jardin pour lui apprendre à planter des tomates ; moi, je rêvais d’espace pour qu’il puisse respirer.

Quand Bastien a eu 20 ans et a commencé ses études à la Sorbonne, nous avons pris une décision folle : vendre presque tous nos biens pour acheter une petite maison en Normandie. L’appartement parisien ? Nous avons décidé de le laisser à Bastien. « Pour qu’il ait un pied-à-terre à Paris », disions-nous fièrement à nos amis.

Le déménagement fut un déchirement. Je me souviens encore du dernier soir dans notre salon vide :

— Tu crois qu’on fait bien ? ai-je murmuré à Luc.
— On fait ce qu’il faut pour notre fils.

La vie à la campagne était rude. Les trajets quotidiens jusqu’à nos établissements respectifs nous épuisaient. Mais chaque week-end où Bastien venait nous voir, je retrouvais un peu de sens à tout cela.

Jusqu’à ce matin d’avril où j’ai reçu un appel d’une voisine parisienne :

— Mireille, il y a des gens bizarres dans votre appartement…

Le cœur battant, j’ai appelé Bastien. Il a mis du temps à décrocher.

— Oui maman ?
— Tu peux m’expliquer ce qui se passe dans l’appartement ?

Un silence gênant.

— J’ai… j’ai sous-loué l’appartement, maman. J’avais besoin d’argent pour mes études et…

Je n’ai pas entendu la suite. Tout s’est brouillé. Comment avait-il pu ? Après tous nos sacrifices ?

Ce soir-là, Luc et moi sommes montés à Paris. L’appartement était méconnaissable : des valises traînaient dans le couloir, des inconnus riaient dans la cuisine.

— Sortez d’ici ! ai-je hurlé, incapable de contenir ma rage.

Bastien est arrivé en courant, paniqué.

— Maman, papa… je suis désolé ! Je voulais juste…
— Juste quoi ?! l’a coupé Luc d’une voix glaciale. Nous t’avons tout donné !

Bastien s’est effondré en larmes.

— Je me sens perdu ici… Je n’arrive pas à suivre à la fac… Je voulais pas vous décevoir…

J’ai senti mon cœur se fissurer. Derrière sa trahison se cachait une détresse que je n’avais pas vue venir. Avions-nous été trop exigeants ? Trop absents ?

Nous avons passé la nuit à discuter, à pleurer, à crier aussi. Bastien nous a avoué qu’il se sentait étouffé par le poids de nos attentes et qu’il avait honte de demander de l’aide.

Finalement, nous avons décidé de reprendre l’appartement et de louer une chambre à Bastien dans une résidence étudiante. Il a accepté sans broncher, soulagé même.

Aujourd’hui encore, je repense à cette nuit-là. Ai-je été une bonne mère ? Est-ce que l’amour parental justifie tous les sacrifices ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?