Notre fille n’est plus la même : Comment notre gendre a brisé notre famille

« Tu ne comprends jamais rien, maman ! »

La voix de Camille résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, cherchant un peu de chaleur dans cette matinée glaciale de février à Lyon. Les mots de ma fille, ma petite Camille, me transpercent plus que le froid qui s’infiltre sous la porte. Comment en sommes-nous arrivées là ?

Il y a trois ans, tout était différent. Camille riait fort, elle venait dîner chaque dimanche, elle me racontait ses rêves, ses peurs, ses histoires de travail à l’hôpital. Puis il y a eu Julien. Julien avec son sourire charmeur, ses manières polies, son air sûr de lui. Au début, j’ai voulu croire qu’il rendrait ma fille heureuse. Mais très vite, j’ai senti une distance s’installer. Des regards échangés entre eux quand je posais des questions, des silences gênants, des excuses pour ne plus venir en famille.

Un soir, alors que je préparais un gratin dauphinois pour toute la famille, Camille m’a annoncé qu’ils déménageaient à Annecy. « C’est mieux pour Julien, il a trouvé un poste là-bas », m’a-t-elle dit d’une voix neutre. J’ai senti mon cœur se serrer. Annecy, c’est loin. Trop loin pour un dîner improvisé ou un café partagé après le marché du samedi.

Les appels se sont espacés. Les messages restaient sans réponse pendant des jours. Quand je parvenais enfin à parler à Camille, elle semblait ailleurs, préoccupée. Je lui demandais si tout allait bien, elle répondait toujours oui, mais je sentais qu’elle me cachait quelque chose.

Un dimanche de novembre, j’ai pris le train pour Annecy sans prévenir. J’avais besoin de voir ma fille, de comprendre ce qui se passait. Quand j’ai sonné à leur porte, c’est Julien qui a ouvert. Il m’a regardée avec surprise – ou était-ce de l’agacement ? – puis il a appelé Camille d’un ton sec : « Ta mère est là. »

Camille est apparue dans l’entrée, pâle et fatiguée. Elle m’a embrassée du bout des lèvres et m’a proposé un café. Nous nous sommes assises dans le salon, sous le regard pesant de Julien qui ne quittait pas son ordinateur portable.

« Tu n’aurais pas dû venir sans prévenir », m’a-t-elle dit doucement.

« Je m’inquiétais pour toi… Tu ne réponds plus à mes messages. »

Elle a haussé les épaules. « On est occupés, maman. Julien travaille beaucoup et moi aussi… »

J’ai voulu lui parler de tout ce qui me manquait : nos promenades au parc de la Tête d’Or, nos fous rires devant la télé, sa présence lumineuse à la maison. Mais elle semblait ailleurs, comme si un mur invisible s’était dressé entre nous.

Les mois ont passé. À Noël, Camille n’est pas venue. Elle a prétexté une grippe. J’ai passé la soirée à regarder les photos d’elle enfant, à pleurer en silence dans la chambre vide.

Mon mari Pierre ne comprend pas mon chagrin. « Laisse-la vivre sa vie », me répète-t-il sans cesse. Mais comment tourner la page quand on sent que son enfant s’éloigne à cause de quelqu’un d’autre ?

Un jour, j’ai surpris une conversation entre Camille et Julien au téléphone :

— « Ta mère t’étouffe, tu le sais bien… »
— « Elle veut juste mon bien… »
— « Non, elle veut te contrôler. Ici c’est chez nous maintenant. »

J’ai senti une colère sourde monter en moi. Comment pouvait-il dire ça ? Moi qui ai tout donné à ma fille !

La dernière fois que nous nous sommes vues, c’était pour l’anniversaire de Pierre. Camille est arrivée en retard, le visage fermé. Julien n’était pas là – « Il travaille », a-t-elle dit sans conviction.

Après le repas, je l’ai prise à part dans la cuisine.

« Camille… Dis-moi la vérité. Est-ce que tu es heureuse ? »

Elle a baissé les yeux.

« Je ne sais plus… »

J’ai voulu la serrer dans mes bras mais elle s’est reculée.

« Maman, arrête… Tu ne peux pas comprendre. »

Depuis ce jour-là, je vis avec cette angoisse sourde : ai-je perdu ma fille ? Est-ce Julien qui l’a changée ou est-ce moi qui n’ai pas su la laisser partir ?

Je repense à toutes ces petites choses qui faisaient notre bonheur : les tartes aux pommes du dimanche, les balades sur les quais du Rhône, les confidences sous la couette quand elle avait peur du tonnerre.

Aujourd’hui tout cela me semble si loin.

Je me demande : est-ce que d’autres parents vivent la même douleur ? Est-ce que l’amour d’une mère peut vraiment devenir un fardeau ? Ou bien est-ce que certains conjoints profitent de la fragilité de nos enfants pour les éloigner de nous ?

Dites-moi… À quel moment doit-on lâcher prise ? Et comment continuer à aimer sans se perdre soi-même ?