« Ne me touche pas ! Tu ne comprends pas que tout est de ta faute ? » – L’histoire de Maïa, qui a fui sa propre maison
« Ne me touche pas ! Tu ne comprends pas que tout est de ta faute ? »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même des années après cette nuit-là. J’avais douze ans, assise sur le carrelage froid de la cuisine, les genoux ramenés contre ma poitrine. Mon père venait de claquer la porte, laissant derrière lui un silence lourd, presque palpable. Ma mère, les yeux rougis, s’est tournée vers moi, et c’est là que tout a basculé. « Maïa, pourquoi tu fais toujours tout de travers ? »
Je n’ai rien répondu. Je savais que chaque mot pouvait être une étincelle de trop. Depuis des mois, notre appartement du 7ème arrondissement de Lyon était devenu un champ de mines. Mon père, autrefois si doux, rentrait de plus en plus tard, l’odeur de l’alcool précédant ses pas. Ma mère, elle, oscillait entre la colère et l’épuisement, et moi, je me faisais toute petite, espérant disparaître.
Ce soir-là, j’ai compris que je n’étais plus en sécurité chez moi. J’ai attendu que ma mère s’enferme dans sa chambre, puis j’ai glissé quelques vêtements dans mon vieux sac à dos. J’ai pris mon carnet de dessins, mon seul refuge, et je suis sortie, pieds nus dans l’escalier. La ville était silencieuse, les lampadaires jetaient des ombres étranges sur les trottoirs. J’ai marché sans but, le cœur battant, jusqu’à la place Bellecour. Je me suis assise sur un banc, grelottante, et j’ai pleuré toutes les larmes que je retenais depuis des mois.
Je me souviens d’un homme, un inconnu, qui s’est approché. « Ça va, petite ? Tu veux qu’on appelle quelqu’un ? » J’ai secoué la tête, incapable de parler. J’avais peur qu’on me ramène chez moi, peur de retrouver ce regard vide de ma mère, la colère de mon père. Je voulais juste disparaître, me fondre dans la nuit lyonnaise.
Les heures ont passé. À l’aube, j’ai décidé d’aller chez ma meilleure amie, Camille. Sa mère, Madame Lefèvre, m’a ouvert la porte, surprise de me voir là, décoiffée, les yeux gonflés. « Maïa, qu’est-ce qui t’arrive ? » J’ai fondu en larmes dans ses bras. Elle m’a installée dans la chambre d’amis, m’a préparé un chocolat chaud, et a appelé ma mère. J’entendais sa voix inquiète dans le couloir : « Non, elle ne veut pas rentrer. Elle a peur, vous comprenez ? »
Les jours suivants ont été flous. Ma mère est venue me chercher, mais je me suis cachée sous le lit. Camille me tenait la main, me murmurant que tout irait bien. Finalement, c’est l’assistante sociale du collège qui est intervenue. Elle m’a posé mille questions, certaines auxquelles je ne savais pas répondre. « Est-ce que ton père t’a déjà frappée ? » Non, pas moi. Mais j’ai vu ses mains serrer le bras de ma mère, j’ai entendu les cris, les portes claquées. « Est-ce que tu te sens en danger chez toi ? » Oui. Oui, mille fois oui.
On m’a placée quelques semaines dans une famille d’accueil à Villeurbanne. Les Dubois étaient gentils, mais je n’arrivais pas à leur faire confiance. Je passais mes soirées à dessiner, à essayer de mettre des mots sur ce que je ressentais. Un soir, Madame Dubois s’est assise à côté de moi. « Tu sais, Maïa, tu as le droit d’être en colère. » J’ai haussé les épaules. Je n’étais pas en colère, j’étais vide. Je voulais juste que tout s’arrête.
À l’école, les autres élèves chuchotaient dans mon dos. « Tu sais, c’est la fille dont le père a frappé la mère… » Je me sentais transparente, comme si tout le monde connaissait mon histoire, mais personne ne voulait vraiment la comprendre. Camille restait à mes côtés, fidèle, mais même elle ne savait pas quoi dire. Un jour, elle m’a demandé : « Tu crois que tu vas retourner chez toi ? » J’ai secoué la tête. Je ne savais pas. Je ne voulais pas.
Les semaines sont devenues des mois. Ma mère venait parfois me voir, les yeux cernés, les mains tremblantes. Elle me suppliait de rentrer, me promettait que tout avait changé. Mais je voyais bien qu’elle mentait. Mon père avait disparu, mais le mal restait, comme une ombre qui refusait de partir.
Un jour, l’assistante sociale m’a proposé de voir une psychologue. J’ai refusé d’abord, puis, un matin, j’ai accepté. Je me souviens de la première séance, du silence pesant, de ses yeux bienveillants. « Maïa, tu peux tout me dire ici. » J’ai parlé, enfin. J’ai raconté les cris, la peur, la honte. J’ai pleuré, beaucoup. Et, petit à petit, j’ai commencé à respirer à nouveau.
À seize ans, j’ai eu le droit de choisir : retourner chez ma mère, ou rester en foyer. J’ai choisi la liberté, même si elle faisait peur. J’ai trouvé un petit studio, grâce à une association. J’ai continué à dessiner, à écrire. J’ai rencontré d’autres jeunes comme moi, cabossés, mais vivants. Ensemble, on a réappris à rire, à croire en demain.
Aujourd’hui, j’ai vingt-deux ans. Je vis toujours à Lyon, je fais des études d’art. Ma mère m’appelle parfois, on se voit de temps en temps. Je lui en veux encore, mais je comprends qu’elle aussi était prisonnière. Mon père, je ne l’ai jamais revu. Parfois, je me demande s’il pense à moi, s’il regrette. Mais je préfère ne pas savoir.
Je partage mon histoire parce que je sais que je ne suis pas la seule. En France, tant d’enfants vivent ce que j’ai vécu, en silence. On dit souvent que la famille, c’est sacré. Mais parfois, il faut fuir pour survivre. Est-ce que j’ai eu raison ? Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir tout perdu ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce que la fuite est une faiblesse… ou un acte de courage ?