« Maman, vends l’appartement, je t’en supplie » : le dilemme qui a brisé mon cœur
« Maman, je t’en supplie, vends l’appartement. Pour nous, c’est la seule chance. »
Je n’avais même pas eu le temps d’enlever mes chaussures. Paul était là, dans l’entrée, tenant la petite Camille dans ses bras, les yeux cernés, les cheveux en bataille. Il avait ce regard implorant que je ne lui connaissais pas, pas même quand il était enfant et qu’il tombait de vélo ou qu’il avait peur du noir. Cette fois, c’était plus grave. Je sentais que quelque chose s’était brisé en lui — et peut-être en moi aussi.
« Paul… Qu’est-ce qui se passe ? »
Il a posé Camille sur le tapis, elle s’est agrippée à ma jupe. Je me suis penchée pour la prendre dans mes bras, mais Paul a continué, la voix tremblante :
« On ne s’en sort plus, maman. Avec Julie, on a tout essayé. Les crédits, les aides… Mais là, la banque menace de saisir la maison. Si tu vends ton appartement, on pourra rembourser et repartir à zéro. »
J’ai senti mon cœur se serrer. Cet appartement… C’était tout ce qu’il me restait de mon mari, décédé il y a cinq ans d’un cancer fulgurant. On l’avait acheté ensemble, on y avait élevé Paul. Chaque mur, chaque fissure racontait une histoire. Et voilà que mon fils me demandait de tout abandonner pour lui.
Je me suis assise sur le canapé, Camille sur les genoux. Paul tournait en rond dans le salon.
« Tu sais ce que ça représente pour moi ? »
Il s’est arrêté net. « Oui, mais… On est ta famille aussi. Tu ne vas pas nous laisser tomber ? »
J’ai senti la colère monter. « Ce n’est pas une question de vous laisser tomber ! C’est… C’est ma vie aussi ! »
Paul a baissé les yeux. J’ai vu une larme couler sur sa joue. J’ai voulu le prendre dans mes bras comme quand il était petit, mais il s’est reculé.
Le soir même, j’ai appelé ma sœur, Anne.
« Tu ne peux pas faire ça, Hélène », m’a-t-elle dit d’une voix ferme. « Tu as travaillé toute ta vie pour cet appartement. Et si un jour tu te retrouves sans rien ? »
Mais comment expliquer à Anne ce que c’est que d’être mère ? De voir son enfant au bord du gouffre ?
Les jours suivants ont été un enfer. Paul m’appelait tous les soirs. Julie m’a même écrit une lettre :
« Hélène, je sais que c’est beaucoup demander. Mais on n’a plus d’issue. Camille mérite de grandir dans une famille unie… »
Je n’arrivais plus à dormir. Je tournais en rond dans l’appartement, caressant les photos sur les murs : Paul bébé dans les bras de son père, nos vacances à La Baule, les Noëls passés ici…
Un matin, j’ai croisé Madame Lefèvre dans l’ascenseur.
« Vous avez l’air fatiguée, Hélène… Tout va bien ? »
J’ai fondu en larmes. Elle m’a prise dans ses bras.
« Les enfants… Ils ne se rendent pas compte parfois de ce qu’ils demandent », a-t-elle murmuré.
Mais Paul n’était plus un enfant. Il était père à son tour. Et il souffrait.
Un dimanche après-midi, il est revenu avec Julie et Camille. Ils se sont assis autour de la table comme pour un conseil de guerre.
Julie a pris ma main : « On ne veut pas te mettre la pression… Mais sans ton aide, on va tout perdre. »
Paul fixait la table, honteux.
J’ai explosé : « Et moi alors ? Si je vends, je vais où ? Je n’ai pas les moyens de me reloger à Paris ! Vous y avez pensé ? »
Julie a rougi : « On pourrait t’accueillir chez nous… »
J’ai éclaté de rire — un rire nerveux et amer.
« Chez vous ? Dans votre maison que la banque va saisir ? Ou alors dans votre deux-pièces loué à Saint-Denis ? Non merci ! »
Paul s’est levé brusquement : « Tu ne comprends pas ! On est désespérés ! »
Camille s’est mise à pleurer. Julie l’a prise dans ses bras et m’a lancé un regard noir.
Après leur départ, j’ai erré dans l’appartement toute la nuit. J’ai pensé à vendre, à partir vivre en province chez Anne… Mais je voyais déjà la solitude me ronger.
Le lendemain matin, j’ai pris rendez-vous avec un agent immobilier. Juste pour savoir combien valait l’appartement.
Quand Paul l’a appris, il m’a appelée en pleurant : « Merci maman… Tu nous sauves la vie ! »
Mais au fond de moi, je sentais un vide immense. Comme si je signais mon propre arrêt de mort sociale.
Le jour de la visite avec l’agent immobilier, j’ai croisé le regard de mon mari sur une vieille photo. J’ai murmuré : « Qu’aurais-tu fait à ma place ? »
La semaine suivante, j’ai reçu une offre d’achat bien supérieure à ce que j’espérais. Paul était fou de joie.
Mais le soir venu, seule dans mon salon bientôt vide, j’ai éclaté en sanglots.
Quelques jours plus tard, Paul est venu chercher les clés pour faire visiter l’appartement à Julie et Camille.
Il m’a serrée fort contre lui : « Je te revaudrai ça un jour, maman… »
Mais je savais qu’il ne pourrait jamais vraiment me rendre ce que j’étais en train de perdre.
Aujourd’hui, je vis chez Anne en province. Paul et sa famille ont pu garder leur maison — du moins pour l’instant. Mais moi, j’ai perdu mes repères, mes souvenirs… et peut-être un peu de moi-même.
Est-ce ça être mère ? Tout donner sans rien attendre en retour ? Ou bien ai-je eu tort de sacrifier ma vie pour celle de mon fils ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?