Ma sœur a vendu sa vieille voiture à notre mère en difficulté… et je ne peux pas lui pardonner
« Tu ne pourrais pas juste lui donner, Naomi ? » Ma voix tremble, mais je ne peux plus retenir ma colère. Nous sommes dans la cuisine de notre mère, à Lyon, un dimanche matin d’avril. Le café refroidit dans nos tasses. Maman est assise, les mains crispées sur la table, le regard perdu. Naomi, elle, reste droite, les bras croisés, le visage fermé.
« Ce n’est pas une question de donner ou pas, Lucie. J’ai aussi besoin d’argent. »
Je serre les dents. Je sens la tension monter, comme une vague qui menace de tout emporter. Depuis que la vieille Clio de maman est tombée en panne, elle galère pour aller travailler à l’hôpital. Elle prend deux bus et un tram chaque matin, se lève à cinq heures, rentre épuisée le soir. Naomi a une Twingo qu’elle n’utilise plus depuis qu’elle a acheté sa nouvelle Peugeot. Mais au lieu de la donner à maman, elle lui a proposé de la vendre. Mille euros. Mille euros que maman n’a pas.
Je me souviens du regard de maman quand Naomi lui a annoncé le prix. Un mélange de honte et de tristesse. Elle n’a rien dit sur le moment, mais j’ai vu ses épaules s’affaisser. Depuis, elle économise sur tout : elle ne s’achète plus rien, elle compte chaque centime. Elle a même refusé de venir au restaurant pour mon anniversaire.
« Tu sais très bien qu’elle n’a pas cet argent », je répète, la voix blanche.
Naomi soupire. « Je ne suis pas responsable de ses problèmes d’argent. Je ne peux pas toujours tout sacrifier pour la famille. »
Je la regarde, incrédule. Comment peut-elle être aussi froide ? On a grandi dans le même appartement HLM du 8ème arrondissement, on a connu les fins de mois difficiles, les factures impayées, les disputes à cause de l’argent. On s’est toujours serré les coudes… du moins, c’est ce que je croyais.
Je repense à notre enfance : les Noëls modestes mais chaleureux, les vacances chez notre tante à la campagne parce qu’on ne pouvait pas partir ailleurs. Maman faisait tout pour nous offrir un peu de bonheur malgré la galère. Et aujourd’hui, alors qu’elle a besoin d’aide, Naomi lui réclame de l’argent.
« Tu te souviens quand maman s’est privée pour nous payer des cours de danse ? »
Naomi détourne les yeux. « Ce n’est pas pareil… »
« Si, c’est pareil ! Elle s’est toujours sacrifiée pour nous ! »
Un silence lourd s’installe. Maman se lève doucement et quitte la pièce sans un mot. Je sens mes yeux me brûler.
La semaine suivante, je passe voir maman après le travail. Elle est assise sur le canapé, un dossier de factures sur les genoux.
« Ça va ? »
Elle sourit faiblement. « Je vais m’en sortir, tu sais… J’ai demandé une avance sur salaire. »
Je serre sa main dans la mienne. « Tu ne devrais pas avoir à faire ça… »
Elle hausse les épaules. « C’est la vie… Tes enfants grandissent et tu deviens un poids pour eux. »
Cette phrase me transperce le cœur.
Le soir même, j’appelle Naomi.
« Tu réalises ce que tu fais ? Elle se prive de tout pour te payer ta voiture ! »
Naomi explose : « Et moi alors ? Tu crois que j’ai une vie facile ? J’ai un crédit sur le dos, je viens d’emménager avec Julien, on veut avoir un enfant… Je ne peux pas tout donner sous prétexte que c’est maman ! »
Je reste sans voix. Je comprends ses difficultés, mais je ne peux pas accepter cette logique froide. La famille n’est-elle pas censée passer avant tout ?
Les semaines passent et le malaise s’installe. Les repas du dimanche deviennent silencieux. Maman évite le sujet, mais je vois bien qu’elle souffre. Naomi ne vient plus aussi souvent.
Un soir d’été, alors que je rentre chez moi après une longue journée au lycée où j’enseigne, je croise maman qui attend le bus sous la pluie. Elle porte un vieux manteau élimé et tient un sac de courses trop lourd pour elle.
Je m’arrête net.
« Monte, je te ramène », je propose en ouvrant la portière de ma vieille 206.
Dans la voiture, elle garde le silence un moment puis murmure : « Tu sais… Je ne veux pas que vous vous déchiriez à cause de moi… »
Je sens ma gorge se serrer.
« Ce n’est pas toi le problème… »
Elle soupire : « J’aurais aimé pouvoir vous aider plus… Peut-être que si j’avais eu plus d’argent… »
Je secoue la tête : « Tu as tout donné, maman… C’est à nous maintenant de prendre soin de toi. »
Mais comment faire quand ma propre sœur refuse d’aider sans contrepartie ?
Quelques jours plus tard, maman finit par acheter la Twingo à Naomi grâce à son avance sur salaire. Elle roule enfin à nouveau mais son sourire n’a plus la même lumière.
Je croise Naomi lors d’un déjeuner familial tendu.
« Tu es fière de toi ? » je lui lance à voix basse.
Elle me fusille du regard : « Arrête avec ça ! Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai fait ce que j’ai pu ! »
Je sens que le fossé entre nous devient infranchissable.
Aujourd’hui encore, des mois après cette histoire, je n’arrive pas à lui pardonner. Je repense à tout ce que maman a fait pour nous et je me demande comment on en est arrivées là.
Est-ce que l’argent doit vraiment passer avant l’amour familial ? Peut-on réparer ce qui a été brisé ?
Et vous… auriez-vous pu vendre une voiture à votre propre mère en difficulté ?