Ma sœur a tout sacrifié pour ses enfants, mais quand elle a eu besoin d’eux, ils l’ont abandonnée…

« Tu ne comprends pas, Claire, ils ont leur vie maintenant. » La voix d’Isabelle tremble, mais elle tente de sourire. Je serre sa main, glacée et fragile, alors que le silence de son petit appartement de Limoges nous enveloppe. Dehors, la pluie frappe les vitres, comme pour souligner la tristesse de ce moment.

Je me souviens d’Isabelle, il y a vingt ans. Toujours la première à se lever pour préparer le petit-déjeuner de Paul et Sophie, ses deux enfants. Elle courait entre son travail d’aide-soignante à l’hôpital et la maison, jamais un mot plus haut que l’autre, toujours un câlin pour apaiser les peurs nocturnes. Son mari, Marc, était déjà parti depuis longtemps, préférant la liberté à la routine familiale. Isabelle n’a jamais flanché. Elle a tout assumé : les factures, les devoirs, les maladies infantiles, les anniversaires oubliés par leur père.

« Tu te souviens quand Sophie a eu la varicelle ? » je demande doucement. Isabelle sourit faiblement. « J’ai dormi trois nuits par terre à côté de son lit… »

Mais aujourd’hui, Sophie vit à Paris. Paul est à Bordeaux. Ils appellent parfois, vite fait, entre deux réunions ou un dîner entre amis. Ils envoient des textos pour Noël ou la fête des mères. Mais depuis qu’Isabelle a appris qu’elle souffrait d’une maladie dégénérative, ils ne sont venus qu’une fois chacun. Je les ai suppliés : « Votre mère a besoin de vous ! » Mais ils répondent : « On ne peut pas tout laisser tomber comme ça… »

Je suis en colère contre eux. Mais surtout contre moi-même. Avons-nous raté quelque chose dans notre éducation ? Dans notre façon d’aimer ?

Un soir d’automne, alors que je prépare une soupe pour Isabelle, elle me confie : « Je ne leur en veux pas, tu sais. Je voulais qu’ils soient libres. Je ne voulais pas qu’ils se sentent redevables… »

Je la regarde, bouleversée par tant de générosité. Mais au fond de moi, je hurle : « Et toi ? Qui pense à toi ? »

La maladie progresse vite. Isabelle perd l’usage de ses jambes. Je l’aide à se laver, à s’habiller. Parfois elle pleure en silence, honteuse de dépendre de moi. Un jour, alors que je l’installe dans son fauteuil roulant, elle murmure : « J’aurais aimé qu’ils me voient encore debout… »

Un dimanche matin, Sophie appelle enfin. Elle promet de venir le week-end suivant. Isabelle rayonne d’espoir toute la semaine. Mais samedi soir, un message tombe : « Désolée Maman, j’ai une urgence au travail… On se voit bientôt ! »

Isabelle ne dit rien. Elle regarde par la fenêtre, les yeux perdus dans le gris du ciel.

Paul ne donne plus de nouvelles depuis des semaines. J’essaie de le joindre : « Ta mère t’attend… » Il répond sèchement : « Je fais ce que je peux ! »

Je me sens impuissante. J’assiste à la lente disparition de ma sœur dans l’indifférence générale.

Un soir d’hiver, alors que je lis à voix haute un vieux roman qu’elle aimait tant, Isabelle me coupe : « Claire… Tu crois qu’on peut aimer trop fort ? »

Je n’ai pas de réponse.

Les semaines passent. Isabelle s’éteint doucement. Le jour de ses funérailles, Paul et Sophie arrivent en retard. Ils pleurent beaucoup, parlent fort de souvenirs heureux. Mais moi je n’entends que le silence de toutes ces années où ils n’étaient pas là.

Aujourd’hui encore, je repense à ma sœur et à son amour inconditionnel. Je me demande : où avons-nous échoué ? Est-ce la société qui nous pousse à l’individualisme ? Ou bien avons-nous oublié ce que veut dire prendre soin les uns des autres ?

Est-ce que sacrifier sa vie pour ses enfants signifie forcément finir seule ? Ou bien faut-il apprendre à s’aimer soi-même aussi ? Qu’en pensez-vous ?