Le voyage de Camille : Au-delà de l’illusion du bonheur
« Tu ne comprends rien, Papa ! » Ma voix résonne dans le salon, brisant le silence pesant qui s’était installé depuis le dîner. Mon père, assis en face de moi, baisse les yeux, gêné. Sa nouvelle femme, Hélène, tente un sourire crispé, mais je détourne le regard. Depuis la mort de maman, il y a deux ans, rien n’est plus pareil. Je me sens étrangère dans ma propre maison, comme une invitée de passage dans une vie qui n’est plus la mienne.
Je me souviens encore du parfum de maman, de ses bras chauds qui m’enveloppaient quand j’avais peur. Maintenant, tout est froid. Papa a rencontré Hélène à la mairie, où il travaille. Six mois après, elle s’est installée chez nous, avec ses habitudes, ses rideaux fleuris et sa voix trop douce pour être honnête. Je n’ai jamais réussi à l’appeler « maman ». Pour moi, elle restera toujours « Hélène ».
« Camille, il faut avancer, tu sais… » tente Papa, la voix tremblante. Je serre les poings. Avancer ? Comment avancer quand on a l’impression de marcher dans le brouillard ?
À l’école, je fais semblant. Je ris avec mes amies, je plaisante avec Julien, mon copain depuis un an. Tout le monde pense que je vais bien. Mais à l’intérieur, c’est le chaos. Julien, lui, croit qu’il me rend heureuse. Il m’emmène au cinéma, m’offre des roses rouges, m’écrit des poèmes maladroits. Mais chaque fois qu’il me prend la main, je sens un vide immense. Je me demande si je l’aime vraiment, ou si je m’accroche à lui comme à une bouée de sauvetage.
Un soir, alors que je rentre d’un cours de théâtre, je surprends une conversation entre Papa et Hélène. Ils parlent de moi, comme si je n’étais qu’un problème à résoudre. « Elle n’accepte pas la situation, tu sais… Peut-être qu’on devrait consulter quelqu’un ? » Hélène chuchote, mais je perçois la lassitude dans sa voix. Papa soupire. « Elle était si proche de sa mère… Je ne sais plus quoi faire. »
Je monte dans ma chambre, le cœur lourd. Je me jette sur mon lit, les larmes aux yeux. Pourquoi personne ne me demande ce que je ressens vraiment ? Pourquoi faut-il toujours faire semblant ?
Quelques semaines plus tard, c’est l’anniversaire de la mort de maman. Papa propose d’aller au cimetière. Hélène veut venir, mais je refuse. « C’est une histoire entre maman et moi », je lui lance, glaciale. Elle ne répond rien, mais je vois la tristesse dans ses yeux. Peut-être qu’elle aussi, elle souffre de ne pas trouver sa place.
Au cimetière, je m’agenouille devant la tombe de maman. Je murmure : « Tu me manques tellement… » Le vent souffle, emportant mes mots. Je ferme les yeux, espérant sentir sa présence, mais il n’y a que le silence. Je réalise alors que je suis seule, vraiment seule.
Le soir, Julien m’appelle. Sa voix est joyeuse, insouciante. Il me propose de partir en week-end à la mer avec ses parents. Je sens la colère monter. Comment peut-il être aussi léger alors que tout s’effondre autour de moi ?
« Julien, je crois qu’on devrait faire une pause. »
Silence à l’autre bout du fil. « Quoi ? Mais… pourquoi ? »
Je n’arrive pas à lui expliquer. Comment lui dire que je ne ressens rien, que tout ce que je croyais être du bonheur n’était qu’une illusion ? Que je me suis perdue en chemin, à force de vouloir plaire à tout le monde ?
Les jours passent. À la maison, l’ambiance est tendue. Papa évite mon regard, Hélène se fait discrète. Un soir, alors que je dîne seule, elle s’approche timidement.
« Camille… Je sais que je ne remplacerai jamais ta maman. Mais je voudrais qu’on puisse se parler, au moins essayer. »
Je la regarde, surprise par sa sincérité. Pour la première fois, je vois la femme derrière la belle-mère. Elle aussi a dû tout quitter pour venir ici, affronter mon hostilité, supporter mes silences. Peut-être qu’elle mérite une chance.
On parle longtemps ce soir-là. Elle me raconte sa vie d’avant, son divorce, sa solitude. Je lui parle de maman, de ce vide qui ne se comble pas. On pleure un peu, on rit aussi. Ce n’est pas magique, mais c’est un début.
À l’école, mes amies remarquent que je change. Je souris plus, je parle davantage. Je me rapproche de Chloé, une fille de ma classe, qui a perdu son père l’an dernier. On se comprend sans mots. Avec Julien, c’est fini, mais je ne ressens plus de colère. Je comprends maintenant que je cherchais en lui un bonheur qui ne pouvait venir que de moi.
Un soir, Papa me propose d’aller au théâtre avec lui. On rit, on partage des souvenirs. Je sens qu’on se retrouve, doucement. Hélène nous rejoint après, et pour la première fois, je l’invite à prendre un chocolat chaud avec nous.
Je ne sais pas si le bonheur existe vraiment, ou s’il n’est qu’une succession de petits moments de paix, de partage, de sincérité. Mais je sais que je ne veux plus vivre dans l’illusion. Je veux être vraie, même si ça fait mal parfois.
Est-ce que vous aussi, vous avez déjà eu l’impression de vivre dans une illusion de bonheur ? Comment avez-vous trouvé votre propre vérité ?