Le testament de mon mari : la trahison d’une vie
« Non, ce n’est pas possible… » Les mots m’échappent dans un souffle rauque alors que je serre la lettre froissée entre mes doigts tremblants. Le notaire, Maître Lefèvre, me regarde avec une compassion gênée, comme s’il avait déjà vécu mille fois ce genre de scène. Mais pour moi, c’est la première — et j’aurais préféré ne jamais la vivre.
Tout a commencé ce matin-là, dans son bureau froid, au cœur de Nantes. J’étais encore engourdie par la douleur de la perte de François, mon mari depuis vingt-trois ans. Il était parti sans prévenir, une crise cardiaque foudroyante, me laissant seule dans notre maison pleine de souvenirs. Je croyais que le pire était derrière moi, que le deuil serait la plus grande épreuve. Mais j’étais loin d’imaginer ce qui m’attendait.
« Madame Dubois, je dois vous lire le testament de votre mari. » La voix du notaire était posée, presque mécanique. J’ai hoché la tête, incapable de parler. Il a commencé à lire, et chaque mot me frappait comme une gifle. « Je lègue l’intégralité de mes biens à Madame Claire Martin… »
Claire Martin ? Qui est cette femme ? Je n’ai jamais entendu ce nom. Je me suis tournée vers le notaire, le cœur battant à tout rompre. « Il doit y avoir une erreur. Je suis sa femme, il n’y a que moi… et nos souvenirs. » Maître Lefèvre a soupiré, baissant les yeux. « Je suis désolé, madame. C’est bien ce qui est écrit. »
Je suis sortie du bureau en titubant, le monde autour de moi devenant flou. Les passants me frôlaient sans me voir, alors que j’avais l’impression de hurler de l’intérieur. Comment François avait-il pu me faire ça ? Avait-il mené une double vie ? Était-ce une maîtresse, une fille cachée, une amie d’enfance ? Je ne savais plus quoi penser.
De retour à la maison, j’ai erré dans les pièces, touchant les objets qu’il avait laissés derrière lui. Sa veste sur le porte-manteau, son livre préféré sur la table de chevet, la photo de notre mariage accrochée dans le salon. Tout me semblait soudain étranger, comme si ma vie entière n’avait été qu’un décor de théâtre.
Le soir, j’ai appelé ma sœur, Élodie. Sa voix inquiète a traversé le combiné. « Sophie, qu’est-ce qui se passe ? Tu as une voix bizarre… » J’ai éclaté en sanglots, incapable de cacher ma détresse. « François… il m’a tout pris. Il a tout laissé à une femme que je ne connais même pas. »
Élodie a tenté de me rassurer, mais je sentais qu’elle était aussi perdue que moi. « Tu dois comprendre, Sophie. Peut-être qu’il y a une explication. Peut-être que c’est une vieille amie, ou quelqu’un qu’il voulait aider… » Mais au fond de moi, une petite voix me murmurait que la vérité serait bien plus douloureuse.
Les jours suivants, j’ai mené ma propre enquête. J’ai fouillé dans ses papiers, ses mails, ses messages. Rien. Pas la moindre trace de cette Claire Martin. J’ai interrogé nos amis, nos voisins. Personne ne connaissait ce nom. Je me suis sentie de plus en plus seule, comme si le monde entier conspirait pour me cacher la vérité.
Un soir, alors que je dînais seule dans la cuisine, le téléphone a sonné. Une voix de femme, douce mais hésitante. « Bonsoir, madame Dubois. Je suis Claire Martin. Je… je crois que nous devons parler. » Mon cœur s’est arrêté. J’ai accepté de la rencontrer, incapable de résister à l’envie de comprendre.
Nous nous sommes retrouvées dans un petit café du centre-ville. Claire était plus jeune que moi, la quarantaine, élégante mais discrète. Elle avait les yeux rouges, comme si elle avait pleuré toute la nuit. Elle a pris la parole la première. « Je suis désolée pour ce qui vous arrive. Je n’ai jamais voulu ça. » Je l’ai regardée, les poings serrés sous la table. « Qui êtes-vous ? Pourquoi mon mari vous a-t-il tout laissé ? »
Elle a baissé les yeux, cherchant ses mots. « François et moi… nous nous sommes connus il y a longtemps. J’étais sa collègue, il m’a beaucoup aidée à une période difficile de ma vie. Il m’a sauvé, en quelque sorte. Nous n’avons jamais eu de relation amoureuse, je vous le jure. Mais il m’a promis de m’aider si jamais il lui arrivait quelque chose. Je ne savais pas qu’il avait fait ça… »
Je voulais la croire, mais la douleur était trop forte. « Et moi, alors ? Sa femme, celle qui a partagé sa vie, ses joies, ses peines… Je ne compte pas ? » Ma voix tremblait, pleine de colère et de tristesse. Claire a posé sa main sur la mienne, un geste maladroit. « Je ne peux pas réparer ce qu’il a fait. Mais je peux partager. Je ne veux pas de tout ça. »
Je suis rentrée chez moi, le cœur encore plus lourd. J’avais obtenu des réponses, mais elles ne me consolaient pas. J’ai passé la nuit à repenser à chaque moment passé avec François, à chaque sourire, chaque dispute, chaque promesse. Avait-il vraiment été sincère ? Ou bien m’avait-il toujours caché une partie de lui-même ?
Les semaines ont passé. J’ai dû affronter la famille de François, qui ne comprenait pas plus que moi. Sa mère, Madame Dubois, m’a accusée de ne pas avoir su garder son fils. « Tu n’as jamais été assez bien pour lui, Sophie. Il avait besoin de quelqu’un d’autre, c’est tout. » J’ai encaissé les reproches, trop fatiguée pour me défendre.
J’ai aussi dû affronter la réalité matérielle. Sans héritage, j’ai dû vendre la maison, quitter le quartier où j’avais construit ma vie. J’ai trouvé un petit appartement à Rezé, loin de tout ce que je connaissais. J’ai repris un travail d’assistante dans un cabinet médical, essayant de reconstruire une existence à partir de rien.
Mais la blessure restait vive. Chaque nuit, je me demandais si j’avais raté quelque chose, si j’aurais pu voir les signes. J’ai relu nos lettres, nos messages, cherchant la moindre faille, le moindre indice. Rien. François avait été un mari aimant, attentionné, présent. Et pourtant, il m’avait laissée sans rien, sans explication, sans adieu.
Aujourd’hui, je ne sais plus quoi penser. Peut-on vraiment connaître la personne avec qui on partage sa vie ? Le passé finit-il toujours par nous rattraper ? Je regarde la photo de notre mariage, et je me demande : ai-je été aimée, ou seulement tolérée ? Est-ce que tout cela n’était qu’un mensonge ? Dites-moi, vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-il possible de pardonner une telle trahison ?