Le retour de Julien à Saint-Aubin : Entre rancœurs, secrets et pardon

« Tu n’as rien à faire ici, Julien. » La voix de mon père, sèche comme la terre en août, claque dans l’entrée. Je serre la poignée de ma valise, mon cœur cogne. Vingt ans que je n’ai pas franchi ce seuil à Saint-Aubin, vingt ans que je fuis ce village bourguignon où tout le monde connaît tout le monde et où les secrets s’enfouissent sous la vigne comme des cailloux sous la terre.

Je me souviens encore du soir où il m’a mis dehors. J’avais dix-huit ans, la rage au ventre et les poings serrés. « Tu n’es pas mon fils ! » avait-il hurlé, parce que j’avais refusé de reprendre l’exploitation familiale. J’étais parti à Paris, croyant pouvoir tout oublier. Mais on n’oublie jamais vraiment d’où l’on vient.

Aujourd’hui, maman n’est plus là pour tempérer les colères. Elle est partie il y a trois ans, emportée par un cancer fulgurant. C’est Paul, mon frère cadet, qui m’a appelé : « Papa va mal. Il ne parle plus à personne. Il faudrait que tu viennes. » J’ai hésité des semaines, puis j’ai pris le premier train.

La maison n’a pas changé. Les volets verts écaillés, l’odeur de cire et de soupe aux poireaux. Paul m’attend dans la cuisine. Il a vieilli, lui aussi. Ses cheveux sont clairsemés, ses mains abîmées par le travail de la vigne. Il ne me regarde pas dans les yeux.

— Tu comptes rester longtemps ?

— Je ne sais pas… Le temps qu’il faudra.

Un silence lourd s’installe. Je sens la tension dans l’air, comme avant un orage d’été. Paul s’affaire autour du café, évite mes questions. Je comprends vite : ici, je suis l’étranger.

Le soir venu, je monte dans ma vieille chambre. Tout est resté en l’état : les posters de groupes français des années 90, les livres de lycée, une photo de maman sur la commode. Je m’effondre sur le lit, submergé par les souvenirs et la culpabilité.

Les jours passent, rythmés par les disputes feutrées avec mon père. Il ne me parle que pour me reprocher mon absence :

— Tu crois que tout s’arrange avec un retour ? Tu crois que tu peux effacer vingt ans ?

Je voudrais lui dire que moi aussi j’ai souffert, que Paris n’a pas été le rêve qu’on imagine. J’ai connu la solitude, les petits boulots précaires, les amours ratées. Mais ici, on ne parle pas de ses faiblesses.

Paul m’en veut aussi. Il a tout sacrifié pour rester : sa jeunesse, ses rêves de partir à Lyon ou à Marseille. Il a repris le domaine sous le regard dur de papa, sans jamais recevoir un mot de reconnaissance.

Un soir d’orage, tout explose. Nous sommes tous les trois à table. Mon père lance :

— Si ta mère voyait ça… Deux fils incapables de se parler !

Paul se lève brusquement :

— C’est facile pour toi ! Tu as toujours préféré Julien ! Même quand il t’a tourné le dos !

Je sens la colère monter en moi :

— Arrête ! Tu crois que c’était facile pour moi ? J’ai fui parce que je n’en pouvais plus !

Les mots fusent, blessants comme des coups de couteau. Mon père finit par quitter la pièce en claquant la porte.

Cette nuit-là, je descends dans la cave où papa rangeait ses outils et ses souvenirs. Je tombe sur une vieille boîte en fer blanc. À l’intérieur : des lettres jamais envoyées, écrites par maman après mon départ. Elle y parle de son chagrin, de son espoir que je revienne un jour.

Je remonte avec la boîte et la pose devant Paul et papa au petit matin.

— Lisez-les. Maman voulait qu’on se pardonne.

Le silence est total. Mon père tremble en ouvrant une lettre. Paul détourne les yeux mais finit par lire à voix haute quelques lignes : « Mes garçons, ne laissez pas la colère vous voler votre vie… »

Les larmes coulent sur mes joues. Pour la première fois depuis vingt ans, mon père me prend maladroitement dans ses bras.

— Je t’ai mal jugé… J’avais peur de te perdre.

Paul s’approche aussi. Nos regards se croisent enfin sans haine.

Les jours suivants sont différents. On parle peu mais on travaille ensemble dans les vignes. Petit à petit, les gestes remplacent les mots. Un matin, Paul me propose :

— Tu pourrais rester… On pourrait moderniser le domaine ensemble.

Je souris faiblement. Peut-être qu’il est temps d’arrêter de fuir.

Aujourd’hui encore, je me demande : combien de familles se déchirent pour des non-dits ? Combien d’années perdues à cause de l’orgueil ? Et vous… avez-vous déjà eu le courage de revenir là où tout a commencé ?