Le festin de ma femme et de ma belle-mère, pendant que je mangeais les restes : mon cri silencieux
« Tu pourrais au moins frapper avant d’entrer ! » La voix de ma belle-mère, Madame Lefèvre, résonne dans la salle à manger, tranchante comme un couteau. Je reste figé sur le seuil, la main encore sur la poignée. Devant moi, la table déborde de mets raffinés : blanquette de veau, gratin dauphinois, tarte aux pommes dorée. Ma femme, Camille, éclate de rire, une coupe de vin à la main. Moi, je serre contre moi le tupperware de pâtes froides que j’ai prévu de réchauffer.
Je me sens invisible. Depuis que j’ai accepté ce boulot chez mon ami Julien, je rentre tard tous les soirs. Les clients me réclament partout en Île-de-France : changer une chasse d’eau à Créteil, réparer une porte à Saint-Denis, poser des étagères à Nanterre… Je suis devenu « le bricoleur », celui qu’on appelle quand tout le monde a baissé les bras. Mais à la maison, on dirait que mon existence s’efface un peu plus chaque jour.
« Tu veux un peu de gratin ? » demande Camille sans me regarder, déjà absorbée par une conversation sur les vacances en Bretagne avec sa mère. Je hoche la tête, mais personne ne me sert. Je m’assois dans la cuisine, seul, devant mon assiette de restes.
J’entends leurs rires fuser à travers la porte entrouverte. « Tu sais, Camille, tu as bien fait d’épouser un homme manuel, au moins il pourra toujours réparer la chaudière ! » lance Madame Lefèvre. Elles rient encore plus fort. Je serre les dents. Ce n’est pas la première fois que je me sens rabaissé. Depuis le début, ma belle-mère n’a jamais caché son mépris pour mon métier. Pour elle, un vrai homme doit avoir un « vrai » travail, derrière un bureau, avec un salaire fixe et des horaires convenables.
Je repense à mon père, ouvrier à l’usine Renault de Flins. Il rentrait tous les soirs couvert de cambouis mais fier de nourrir sa famille. Chez nous, on ne jugeait pas un homme à son costume mais à sa capacité à tenir bon malgré les tempêtes. Ici, dans cet appartement du 15ème arrondissement, je me sens comme un intrus.
Un soir, alors que je rentre plus tôt que prévu, j’entends Camille au téléphone : « Non mais tu comprends, il fait ce qu’il peut… C’est pas facile tous les jours avec lui… » Mon cœur se serre. Elle parle de moi comme d’un fardeau.
Le lendemain matin, alors que je prépare mon café, Camille entre dans la cuisine.
— Tu pourrais faire un effort pour être plus présent le soir.
— Je fais ce que je peux… Je travaille tard pour qu’on puisse payer le loyer.
— Oui mais tu pourrais au moins t’intéresser à ce qu’on fait avec maman.
Je ravale ma colère. Comment lui expliquer que je me sens déjà exclu ? Que chaque repas partagé entre elles sans moi est une blessure de plus ?
Un samedi soir, je décide de prendre les devants. J’achète des fleurs et prépare un petit dîner : quiche lorraine et mousse au chocolat maison. J’attends Camille avec impatience. Mais elle rentre accompagnée de sa mère. Elles s’installent devant la télévision avec des sushis commandés sur internet.
— Oh tu as cuisiné ? Désolée, on avait envie de japonais ce soir…
Je souris faiblement et range mon dîner au frigo. Cette fois-ci, c’est trop. Je sors prendre l’air sous la pluie battante. Je marche sans but dans les rues désertes du quartier Montparnasse. Les lumières des cafés brillent derrière les vitres embuées ; des couples rient et trinquent à la vie.
Je m’arrête devant une boulangerie fermée et m’assois sur le rebord du trottoir. Je pense à tout ce que j’ai sacrifié : mes soirées entre amis, mes rêves d’ouvrir mon propre atelier… Pour quoi ? Pour être traité comme un fantôme dans ma propre maison ?
Le lendemain matin, Camille me trouve en train de faire mes valises.
— Tu vas où ?
— Chez Julien. J’ai besoin de réfléchir.
— Mais… tu ne peux pas partir comme ça !
— Et toi, tu ne peux pas continuer à me traiter comme si je n’existais pas.
Elle reste sans voix. Sa mère entre dans la pièce et me lance un regard glacial.
— Tu abandonnes ta famille pour une histoire de dîner ?
— Ce n’est pas qu’une histoire de dîner… C’est toute une vie où je ne compte plus.
Je claque la porte derrière moi. Dans la rue, l’air frais me fouette le visage. Je me sens soudain plus léger et terriblement seul à la fois.
Chez Julien, je trouve une oreille attentive. Il me propose de travailler avec lui sur un nouveau projet : rénover des appartements pour des familles modestes à Saint-Ouen.
Petit à petit, je retrouve confiance en moi. Je découvre une communauté solidaire où chacun respecte le travail manuel et l’entraide. Un soir, alors que nous partageons un couscous avec les voisins du chantier, je réalise que le bonheur ne se trouve pas forcément là où on l’attend.
Camille m’appelle parfois. Elle dit qu’elle regrette, qu’elle ne voulait pas me blesser. Mais au fond de moi, je sais que quelque chose s’est brisé.
Aujourd’hui encore, je me demande : combien d’hommes comme moi se sentent étrangers chez eux ? Combien acceptent l’injustice par peur du conflit ou du regard des autres ? Est-ce vraiment ça, l’amour et la famille ? Qu’en pensez-vous ?