Je n’ai pas vu mon petit-fils ce week-end : l’histoire d’un père brisé par le silence de son fils

« Tu ne viendras pas ce week-end, c’est ça ? » Ma voix tremble au téléphone, mais Paul ne répond pas tout de suite. J’entends juste un souffle, puis le silence. Ce silence qui s’est installé entre nous depuis des années, épais comme un brouillard d’automne sur les quais de la Loire. « Non, Papa. Ce n’est pas possible. » Sa voix est sèche, presque étrangère. Je serre le combiné si fort que mes jointures blanchissent. J’aurais voulu lui dire que j’ai préparé la chambre de Louis, son fils, mon petit-fils. Que j’ai acheté ses biscuits préférés et ressorti les vieux jouets du grenier. Mais je me tais, comme toujours.

Je m’appelle Jean Martin. J’ai soixante-huit ans et j’habite à Tours, dans la même maison depuis quarante ans. Ma femme, Françoise, est partie il y a dix ans, emportée par un cancer fulgurant. Depuis, la maison est trop grande, trop vide. Paul est mon unique enfant. Il a trente-huit ans aujourd’hui, mais dans ma tête il reste ce petit garçon qui courait dans le jardin en criant « Papa ! Regarde-moi ! »

Tout a commencé à se fissurer le jour où Paul a rencontré Camille. Elle venait de Paris, une fille brillante, moderne, un peu froide à mon goût. Je n’ai jamais su comment lui parler. Elle me regardait comme si j’étais un vieux meuble démodé dans leur vie neuve. Paul a changé à son contact : il s’est mis à parler différemment, à me reprendre sur tout — mes idées, mes habitudes, même ma façon d’élever Louis quand ils venaient en vacances.

Un soir d’été, il y a cinq ans, tout a explosé. Nous étions à table, sous la tonnelle. Camille avait encore fait une remarque sur « l’air trop provincial » de la maison. J’ai répondu un peu sèchement — je le reconnais — et Paul s’est levé brusquement :

— Tu ne comprends rien, Papa ! Tu ne veux jamais évoluer !

— Évoluer ? Parce que je ne vis pas à Paris ? Parce que je ne lis pas Le Monde tous les matins ?

Il y a eu des cris, des larmes de Françoise qui essayait de calmer tout le monde. Et puis ce mot terrible que Paul a lancé avant de partir :

— Tu ne verras plus Louis tant que tu ne changeras pas !

Depuis ce jour-là, les visites se sont espacées. Les appels sont devenus rares. Et puis Françoise est tombée malade. Paul est venu une fois à l’hôpital, mais il n’a pas voulu rester longtemps. Il disait qu’il avait trop de travail.

Après la mort de Françoise, j’ai essayé de renouer. J’ai envoyé des lettres, des messages pour l’anniversaire de Louis. Parfois j’avais une réponse polie de Camille : « Merci Jean, nous sommes très occupés. » Mais jamais un mot de Paul.

L’année dernière, j’ai appris par un voisin que Paul avait perdu son emploi. J’ai voulu l’aider, lui proposer de venir quelques jours à la maison avec Louis pour souffler un peu. Il a refusé net :

— Je n’ai pas besoin de ta pitié.

J’ai compris alors que quelque chose s’était cassé pour de bon.

Le mois dernier, j’ai reçu un appel inattendu de Camille. Sa voix était blanche :

— Jean… Paul a eu un accident.

Je me suis effondré sur la chaise de la cuisine. Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Paul était parti sans que je puisse lui dire au revoir, sans que je puisse lui dire que je l’aimais malgré tout.

Aujourd’hui, je vis avec ce vide immense et cette question qui me hante : où avons-nous échoué ? Est-ce moi qui ai été trop rigide ? Est-ce lui qui n’a jamais voulu comprendre mes peurs ?

Louis vient parfois chez moi — rarement — accompagné par Camille qui reste sur le pas de la porte. Je regarde ce petit garçon qui me ressemble tant et je me demande si je saurai lui parler autrement que j’ai parlé à son père.

Hier soir encore, en rangeant les affaires de Paul dans sa vieille chambre, j’ai trouvé une lettre qu’il avait écrite à Françoise mais jamais envoyée :

« Maman,
Parfois j’aimerais que Papa me dise qu’il est fier de moi… »

J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps en lisant ces mots simples. Pourquoi est-ce si difficile de se dire les choses essentielles ? Pourquoi laisse-t-on le silence gagner sur l’amour ?

Aujourd’hui je vous écris parce que je sais que je ne suis pas le seul père à avoir perdu son fils sans avoir su lui parler. Est-ce qu’il existe un pardon pour ceux qui ont aimé maladroitement ? Est-ce qu’on peut réparer ce qui a été brisé par l’orgueil et le silence ?