« J’ai ramené ma mère à la maison, mais après un mois, j’ai dû la laisser partir » : Mon histoire que personne ne veut entendre
« Tu vas encore oublier de me donner mes médicaments, n’est-ce pas ? » La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante, pleine de reproches. Je serre les dents, les mains tremblantes sur la boîte de pilules. Il est 7h du matin, la lumière grise de Paris filtre à peine à travers les rideaux. Depuis qu’elle est arrivée chez moi, mon appartement du 12ème arrondissement est devenu trop petit pour contenir nos deux existences.
Je m’appelle Claire, j’ai 42 ans, et il y a un mois, j’ai ramené ma mère, Monique, à la maison. Elle venait de sortir de l’hôpital après une mauvaise chute. Les médecins parlaient de rééducation, d’aide à domicile, mais ma sœur Sophie habite à Lyon et mon frère Paul ne donne plus signe de vie depuis des années. Alors c’est tombé sur moi. « C’est normal, tu es la fille », m’a dit ma tante Jacqueline. Mais rien n’est normal dans cette situation.
Dès le premier soir, tout a dérapé. Ma mère s’est plainte du matelas trop dur, du bruit de la rue, de la façon dont je cuisine les légumes. « Tu ne sais toujours pas faire une ratatouille correcte », a-t-elle lancé en repoussant son assiette. J’ai voulu rire, mais j’ai senti la colère monter. Toute mon enfance est revenue d’un coup : les critiques, les exigences, l’impression de n’être jamais assez bien.
Les jours se sont enchaînés dans une routine étouffante. Je me levais plus tôt pour préparer son petit-déjeuner, je courais entre mon travail à distance et ses rendez-vous médicaux. Elle refusait l’aide-soignante proposée par la mairie. « Je ne veux pas d’étrangers chez moi », répétait-elle. Chez moi… Je n’avais plus l’impression d’être chez moi.
Un soir, alors que je rentrais épuisée d’une journée de télétravail et de courses, je l’ai trouvée en pleurs sur le canapé. « Tu ne m’aimes pas », sanglotait-elle. J’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle m’a repoussée. « Tu fais tout par obligation. »
Je me suis effondrée dans la cuisine, les mains sur le carrelage froid. Je me suis revue petite fille, cherchant son regard d’approbation qui ne venait jamais. J’ai pensé à mon père, mort trop tôt, qui me disait toujours : « Ta mère a un cœur dur mais elle t’aime à sa façon. »
Les nuits sont devenues blanches. J’entendais ses pas dans le couloir, ses plaintes à voix basse. Je n’arrivais plus à dormir ni à travailler correctement. Mon patron m’a appelée : « Claire, tu sembles ailleurs ces derniers temps… »
Un dimanche matin, ma sœur Sophie a appelé en visio. Ma mère s’est plainte pendant vingt minutes : « Claire ne fait rien comme il faut… Elle me laisse seule… » Sophie a soupiré : « Tu exagères, maman… Claire fait tout ce qu’elle peut ! » Mais au fond de moi, j’ai senti la honte et la colère se mélanger.
La semaine suivante, j’ai oublié de renouveler une ordonnance. Ma mère a eu une crise d’angoisse : « Tu veux ma mort ou quoi ? » J’ai claqué la porte de la salle de bain et j’ai pleuré longtemps sous la douche.
Un soir, alors que je préparais une soupe, elle m’a dit : « Tu sais pourquoi Paul ne vient plus ? Parce qu’il ne supporte pas ta froideur. » Cette phrase m’a transpercée. J’ai laissé tomber la louche dans l’évier.
« Maman… Pourquoi tu es toujours aussi dure avec moi ? »
Elle m’a regardée longtemps sans répondre. Puis elle a détourné les yeux : « Parce que tu es forte… Tu peux encaisser… »
Mais je n’étais plus forte. J’étais au bout du rouleau.
La nuit suivante, j’ai fait une crise de panique. Mon cœur battait trop vite, j’avais l’impression d’étouffer. J’ai appelé le SAMU qui m’a conseillé de consulter rapidement un médecin.
Le lendemain, j’ai pris rendez-vous avec l’assistante sociale du quartier. Elle m’a écoutée sans juger puis m’a dit doucement : « Vous avez le droit de demander de l’aide… Vous n’êtes pas obligée de tout porter seule. »
J’ai pris la décision la plus difficile de ma vie : chercher une maison médicalisée pour ma mère.
Quand je lui ai annoncé, elle a hurlé : « Tu m’abandonnes comme un vieux chien ! » J’ai pleuré devant elle pour la première fois depuis des années.
Le jour du départ, elle s’est assise sur son lit et m’a dit : « Je t’en veux… Mais peut-être que tu as raison… »
Je suis rentrée chez moi seule ce soir-là. L’appartement semblait immense et silencieux.
Depuis, certains membres de la famille me regardent avec mépris : « Comment as-tu pu faire ça ? Ce n’est pas digne d’une fille française ! »
Mais personne ne sait ce que c’est que de vivre chaque jour avec le poids du passé et l’épuisement du présent.
Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je été une mauvaise fille ou simplement humaine ? Est-ce qu’on peut aimer sans se sacrifier entièrement ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?